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Histoire de bijoux
Femme ouzbèke portant sur une robe d'ikat un tumar triangulaire en argent orné de cornalines et de pendeloques

Patrimoine

Le tumar, un porte-amulette contre la peur et l'incertitude

Patrimoine

Le tumar n'est pas un simple pendentif, encore moins un « porte-Coran ». En Asie centrale, ses formes, son contenu et sa place sur le corps racontaient les craintes liées à la maladie, au mauvais œil, à la grossesse et à la fécondité.

  • Objettumar · étui contenant une amulette
  • Positionscou · poitrine · aisselle
  • Matièresargent · textile · cornaline · verre coloré
  • RégionsOuzbékistan · Tadjikistan · Karakalpakstan · Turkménistan
  • Contenusprière écrite · herbes · sel · charbon · cheveux d'enfant

Suspendu au cou, posé sur la poitrine, glissé sous l’aisselle ou cousu au vêtement, le porte-amulette d’Asie centrale occupait une place précise. Sa position n’était pas un détail de composition. Elle désignait la partie du corps à défendre et donnait parfois son nom à l’objet. Le bijou constituait ainsi une petite architecture de protection, placée entre une personne et les menaces qu’elle redoutait.

Le terme tumar est le plus répandu pour désigner cet étui. D’après Elmira Gyul et Tereza Hejzlarova, il s’agit d’un boîtier d’argent ou doré renfermant une amulette, porté contre les mauvais esprits, le mauvais œil, la maladie ou l’infertilité. Le mot, d’origine arabe, désigne une prière écrite sur du papier, généralement rédigée par un mollah contre une modeste rétribution.

Cette définition ne suffit pourtant pas à rendre compte de la diversité des objets. Les noms changent selon les populations, la forme et la place sur le corps : buyin tumar, kokrak tumar, qoltiq tumar, qosh tumar, bozuband, tumarsha, haykel, boitumor ou duo tuzi. Le vaste ensemble des parures d’Asie centrale ne se laisse donc pas réduire à un modèle triangulaire universel.

Un contenant plus ancien que son contenu islamique

Présenter le tumar comme un « porte-Coran » est inexact. Un étui pouvait certes contenir des sourates, mais il ne renfermait pas un exemplaire du Coran. Surtout, sa fonction et son histoire ne commencent pas avec l’introduction d’un texte islamique. Le terme juste reste porte-amulette : il décrit le rapport entre un contenant, une substance ou un écrit protecteur, sans effacer les strates successives de croyances.

Gyul et Hejzlarova recensent plusieurs contenus placés dans ces étuis :

  • des objets pointus ;
  • des herbes considérées comme médicinales ;
  • de la fourrure animale ;
  • du charbon ;
  • des pièces de monnaie ;
  • du sel ;
  • les cheveux de la première coupe d’un enfant, chez les Ouzbeks du Khorezm.

Ces éléments renvoient, selon les deux chercheuses, à une origine préislamique du porte-amulette. Avec l’islam, le contenu change : des sourates écrites prennent la place des objets magiques. La continuité porte donc sur le geste de protéger et sur la forme du contenant, tandis que ce qui est enfermé à l’intérieur se transforme.

Le tumar relève ainsi de ce que Gyul et Hejzlarova qualifient d’« islam populaire », où des éléments islamiques et préislamiques coexistent. Il serait tout aussi trompeur d’en faire un objet exclusivement islamique que de qualifier de préislamique chaque pièce conservée. Le Victoria and Albert Museum rappelle que les bijoux turkmènes antérieurs au XIXe siècle sont rares dans les collections, même lorsque leurs motifs et leurs symboles sont beaucoup plus anciens.

L’ancienneté d’une croyance ou d’un motif ne donne pas automatiquement l’âge de l’objet qui les matérialise.

Cette distinction est essentielle. Un étui fabriqué au XIXe siècle peut reprendre une logique protectrice ancienne sans être lui-même un vestige de l’Antiquité. La matière, la technique et l’usure documentent la fabrication ; la forme et les usages ouvrent une histoire plus longue, qui doit rester formulée avec prudence.

Le corps donnait son nom au porte-amulette

Le vocabulaire montre avec une netteté particulière que l’amulette n’était pas portée au hasard. Buyin renvoie au cou, kokrak à la poitrine et qoltiq à l’aisselle. Un buyin tumar se portait donc au cou, un kokrak tumar sur la poitrine et un qoltiq tumar sous l’aisselle. Le mot qosh désigne pour sa part une disposition appariée.

Chez les Ouzbeks et les Tadjiks, le qoltiq tumar devait protéger l’âme humaine. Celle-ci était censée pouvoir quitter le corps par les aisselles. Placer l’étui à cet endroit revenait à fermer symboliquement une issue jugée vulnérable. La même logique apparaît dans les coins de tissu décorés cousus aux aisselles des vêtements tadjiks et appelés kulfak, c’est-à-dire « petit cadenas ».

Ce langage de la fermeture est révélateur. Le bijou ne se contente pas d’orner une surface visible : il garde un passage. Sa proximité avec le corps est parfois discrète, notamment sous l’aisselle, mais sa position répond à une géographie symbolique précise. Cou, poitrine, dos et aisselles n’avaient pas la même vulnérabilité ni la même fonction.

Le port historique d’un bijou ne peut donc être reconstitué à partir de sa seule bélière. Les attaches, les chaînes, les coutures et l’association au vêtement comptent autant que la forme de l’étui. Cette lecture par la position prolonge plus largement l’histoire de la manière de porter les bijoux selon l’âge, le statut et les circonstances.

Femme ouzbèke en robe d'ikat portant un tumar triangulaire en argent sur la poitrine
Porté sur la poitrine, le tumar associait visibilité de la parure et proximité protectrice avec le corps.

Les grands étuis pouvaient devenir des éléments dominants de la parure. Les petits exemplaires, au contraire, étaient parfois cousus dans le vêtement. Cette différence d’échelle ne séparait pas un bijou noble d’une amulette secondaire : elle déterminait plutôt la manière dont la protection s’inscrivait dans l’habit et accompagnait les mouvements.

Bozuband, tumarsha et haykel : des formes distinctes

Le bozuband était particulièrement répandu chez les Ouzbeks et les Tadjiks. Il prend la forme d’un étui cylindrique porté horizontalement, fermé aux deux extrémités par des coupoles, dont l’une sert de couvercle. Son nom est rapproché du persan bazu, « bras », et band, « ruban », ce qui a conduit à envisager une dérivation à partir de bracelets de bras. Une autre interprétation, rapportée par Gyul et Hejzlarova d’après Fakhretdinova, le rapproche d’étuis à aiguilles imitant des os creux. L’aiguille était elle-même considérée comme une amulette.

À Boukhara au XIXe siècle, bozuband pouvait aussi désigner un objet différent : un médaillon de cornaline portant des inscriptions calligraphiques. Ces pierres étaient gravées par des joailliers indiens et iraniens, puis serties par les orfèvres de Boukhara dans une monture d’argent enrichie de turquoises, de corail et de pendeloques. Un même nom pouvait donc couvrir un tube destiné à recevoir un contenu ou une pierre inscrite montée comme bijou.

Chez les Karakalpaks, le vocabulaire suit d’autres distinctions. L’étui cylindrique en argent est appelé tumar. Lorsqu’il est orné de cornalines ou de verre coloré, il devient tumarsha. Les grands exemplaires se portaient au cou au moyen de chaînes ; les plus petits étaient cousus dans le vêtement. La cornaline y était particulièrement appréciée et se voyait attribuer une protection contre le mauvais œil.

Le haykel karakalpak est d’une autre ampleur. Ce grand pectoral d’argent, gravé ou ciselé, pouvait être doré et recevoir du filigrane. Il portait de trois à neuf cornalines ou verres colorés. Sa partie centrale consiste en un long tube aplati doté d’un capuchon amovible : c’est là que l’amulette était rangée.

Objet ou appellation Population ou région Forme et port Matières ou décor documentés
Bozuband Ouzbeks et Tadjiks Étui cylindrique horizontal fermé par des coupoles Argent ; certains exemplaires sont ajourés
Tumar Karakalpaks Étui cylindrique, porté au cou ou cousu au vêtement selon sa taille Argent
Tumarsha Karakalpaks Étui cylindrique décoré Argent, cornalines ou verre coloré
Haykel Karakalpaks Grand pectoral muni d’un tube central à capuchon Argent gravé ou ciselé, parfois doré, filigrane, cornalines ou verres colorés
Zhauyrynsha Karakalpaks Amulette triangulaire cousue au dos d’un vêtement Tissu rouge
Duashik Karakalpaks Amulette fixée à la natte fermant l’entrée de la yourte Textile

La partie supérieure du haykel connaît quatre variantes décrites par Gyul et Hejzlarova :

  • des cornes tournées vers le haut ;
  • des cornes dirigées vers le bas ;
  • trois figures évoquant des lys stylisés ;
  • un lys unique.

Le mot haykel signifie « statue », « monument » ou « idole » en persan comme dans des langues turciques. De nombreux chercheurs en déduisent que l’étui aurait autrefois contenu une figurine de divinité, pratique ensuite écartée par l’islam. Cette interprétation reste une déduction savante, non l’observation directe du contenu d’une pièce conservée. Elle fait néanmoins du haykel l’une des formes où le lien proposé avec les croyances préislamiques apparaît le plus étroit.

Argent, pierres et textile : plusieurs matières pour protéger

L’argent donne aux porte-amulettes leur présence visuelle, mais tous n’étaient ni massifs ni exclusivement métalliques. La technique basma consistait à marteler une fine feuille de métal sur une matrice gravée, à l’aide d’une plaque de plomb, afin d’obtenir un relief. Des coupoles et des sphères creuses étaient formées par la soudure de deux demi-coques estampées. Certaines pièces en feuille mince étaient remplies de mastic pour produire une apparence plus massive.

Les étuis ouzbeks et tadjiks pouvaient être abondamment décorés de filigrane et de granulation. Les bozuband ajourés de Boukhara et de Samarcande étaient particulièrement réputés. Chez les Karakalpaks, les joailliers privilégiaient plutôt la gravure et l’estampage, le filigrane demeurant marginal. L’aspect d’un porte-amulette traduit donc aussi des habitudes techniques régionales.

Les pierres n’avaient pas partout la même place. Il faut éviter de faire de la cornaline l’unique pierre protectrice de toute l’Asie centrale. D’après Gyul et Hejzlarova, elle était particulièrement prisée chez les Karakalpaks, tandis que la turquoise et le corail caractérisaient davantage les bijoux tadjiks et ouzbeks. Les fonctions qui leur étaient attribuées relevaient des croyances : la cornaline devait contrer le mauvais œil, la turquoise agir contre la peur et différents dangers, et le corail était associé aux capacités reproductrices de la femme.

Étui cylindrique bozuband en argent et tumar triangulaire ornés de cornalines sur une étoffe d'ikat
Le cylindre horizontal du bozuband et la forme triangulaire du tumar correspondent à des manières distinctes d'enfermer et de porter l'amulette.

La protection ne passait cependant pas toujours par l’orfèvrerie. Les Karakalpaks utilisaient des amulettes textiles triangulaires en tissu rouge. Les zhauyrynsha, dont le nom vient de zhauyryn, « omoplate », mesuraient de 4 × 4 à 26 × 20 centimètres. Elles étaient cousues au dos des vêtements d’enfants et d’hommes, le dos étant tenu pour une partie particulièrement vulnérable.

Les duashik étaient fixés à la natte de roseau qui fermait l’entrée de la yourte. L’amulette quittait ici le corps sans abandonner sa fonction : elle protégeait le seuil domestique. Objet d’argent, sachet textile et pièce cousue relevaient d’une même logique, celle d’interposer une matière chargée de sens entre un espace vulnérable et le danger supposé.

Les étoffes participaient plus largement à la culture matérielle de la région. L’ikat, la soie et la céramique documentent d’autres gestes que ceux de l’orfèvre, comme le rappelle cette présentation de l’artisanat ouzbek. Aucun de ces rapprochements ne permet toutefois d’attribuer au travail joaillier un statut patrimonial qu’il ne possède pas.

L’asyk teke, du mariage au premier enfant

Chez les Turkmènes teke, l’asyk était un pendentif d’argent en forme de cœur attaché aux nattes pendant le rituel du mariage. Le Musée national d’histoire de l’Ukraine, qui conserve une parure féminine teke, indique qu’il était offert par la famille du marié. L’institution le décrit comme une amulette destinée à protéger les femmes de la maladie, particulièrement avant et pendant la grossesse.

Les sources consacrées aux amulettes de trousseau indiquent qu’elles étaient portées jusqu’à la naissance du premier enfant, parfois du deuxième, et pouvaient le rester en cas de mortalité néonatale répétée. La formule souvent reprise selon laquelle l’asyk aurait été porté jusqu’à la naissance du « premier fils » n’est pas étayée. La condition documentée porte sur le premier enfant, sans distinction de sexe.

Cette correction importe, car la version fautive transforme une étape du cycle féminin en préférence explicitement masculine que les sources consultées n’énoncent pas. L’objet accompagne le passage du mariage à la maternité. Il matérialise l’inquiétude entourant la grossesse, la santé de la femme et la survie du nouveau-né.

L’asyk ne doit pas être confondu avec les étuis tubulaires ou triangulaires : il appartient à un autre type d’amulette portée. Il éclaire néanmoins le même rapport entre parure, statut marital et protection. Sa place dans les nattes le rend visible tout en l’intégrant à la coiffure, au rituel et à une séquence de vie.

Cette temporalité existe ailleurs dans la parure centre-asiatique. Après la naissance du premier enfant, une jeune mère réduisait le nombre de ses bijoux ; dans certaines régions, elle les retirait entièrement pendant les quarante jours qui suivaient cette naissance. La coiffe de mariée kazakhe obéissait elle aussi à une durée de port liée au mariage et au premier enfant, mais elle relève d’une histoire distincte de celle des porte-amulettes.

Ce que l’amulette disait d’une vie de femme

Le porte-amulette rendait visibles des peurs qui ne relevaient pas d’une inquiétude abstraite. Le mauvais œil, la maladie, l’infertilité, les complications de la grossesse ou la mort d’un enfant formaient l’horizon concret de sa fonction. Le bijou ne prouve pas l’efficacité de la protection espérée ; il documente en revanche la réalité sociale et affective de cet espoir.

Pour une femme, porter un tumar, un haykel ou un asyk pouvait dire plusieurs choses à la fois :

  • son appartenance à une communauté et à un vocabulaire régional ;
  • une étape de son existence, notamment le mariage ou la grossesse ;
  • la volonté familiale de protéger sa fécondité et sa santé ;
  • la crainte du mauvais œil ou d’une perte ;
  • la confiance placée dans un écrit, une matière, une pierre ou une forme.

Le contenu restait souvent invisible. C’est précisément cette invisibilité qui distingue l’étui d’un simple motif décoratif : son apparence annonce qu’il garde quelque chose. Lorsque le couvercle fonctionne, le bijou articule une enveloppe publique et un contenu intime, parfois écrit par un mollah, parfois composé de substances transmises par l’usage.

À la fin du XIXe siècle, des bozuband ajourés apparaissent à Boukhara. Leur structure empêche d’y insérer quoi que ce soit. Selon Gyul et Hejzlarova, la fonction protectrice se déplace alors du contenu vers l’objet lui-même. Au début du XXe siècle, un motif de cadran d’horloge apparaît sur certains étuis, interprété comme un signe d’affaiblissement de la croyance magique.

Le porte-amulette peut donc survivre à ce qu’il était censé contenir. Il devient forme reconnue, bijou hérité ou signe social, sans que sa fonction première demeure nécessairement intacte. Cette évolution interdit de supposer qu’un boîtier d’apparence traditionnelle a toujours renfermé une prière ou une substance protectrice.

Enfin, aucun artisanat joaillier d’Ouzbékistan, du Kazakhstan, du Kirghizistan ou du Turkménistan n’est inscrit sur les listes du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. L’affirmation contraire, souvent répétée, est fausse. La valeur documentaire du tumar n’a pas besoin de cette consécration imaginaire : elle tient à ce qu’il révèle du corps, du danger et des espérances placées dans un objet porté au plus près de soi.

Questions fréquentes

Selon Elmira Gyul et Tereza Hejzlarova, tumar est l'appellation la plus répandue en Asie centrale pour un étui contenant une amulette. Il pouvait prendre la forme d'un boîtier d'argent ou doré porté contre le mauvais œil, la maladie, les mauvais esprits ou l'infertilité.

Non. Cette expression réduit abusivement l'objet à son contenu islamique, alors que les étuis accueillaient aussi des objets pointus, des herbes, de la fourrure, du charbon, du sel ou des cheveux d'enfant. Il faut parler de porte-amulette.

Ces noms distinguent l'étui selon sa position sur le corps : le cou pour buyin, la poitrine pour kokrak et l'aisselle pour qoltiq. D'après Gyul et Hejzlarova, le qoltiq tumar protégeait l'âme, que certaines croyances disaient susceptible de quitter le corps par les aisselles.

Chez les Karakalpaks, le tumar est un étui cylindrique en argent. Lorsqu'il est décoré de cornalines ou de verre coloré, il prend le nom de tumarsha.

Non. Les Karakalpaks employaient aussi des amulettes triangulaires en tissu rouge, notamment les zhauyrynsha et les duashik. La protection pouvait donc être portée sur un vêtement ou fixée à l'entrée de la demeure sans prendre la forme d'un bijou métallique.

L'asyk était offert par la famille du marié et attaché aux nattes pendant le rituel de mariage. Les sources consacrées aux amulettes de trousseau indiquent un port jusqu'à la naissance du premier enfant, et non du premier fils.

Non. La consultation des listes du patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO ne fait apparaître aucun artisanat de bijouterie, d'orfèvrerie ou de travail de l'argent pour l'Ouzbékistan, le Kazakhstan, le Kirghizistan ou le Turkménistan.

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