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Histoire de bijoux
Pendants de tempe d'argent suspendus de part et d'autre d'une coiffe brodée

D'un pays à l'autre

Bijoux russes : ce que la tête d'une femme donnait à lire

En Russie, le bijou de femme est d'abord un bijou de tête — et il ne dit pas l'amour, il dit la place. La tribu où l'on est née, l'âge qu'on a, si l'on est mariée, et jusqu'à ce que l'Église tolère ou refuse.

  • Kolt à sirènesXIe-XIIe s. · émail cloisonné et or · Rus' de Kyiv
  • Kolt d'électrumXIe-XIIe s. · électrum et perles · 3,8 × 4,1 cm
  • Pendant à filigraneXIe-XIIe s. · argent et nielle · 6 × 5,6 cm
  • Kokochnikfin XVIIIe s. · velours et fil métallique · Nijni-Novgorod
  • Kitchka cornueXIXe s. · toile et bois sculpté · Riazan

Il existe une manière commode de raconter le bijou russe : on part des trésors de la Rus’, on passe par les coiffes paysannes, on termine par Fabergé, et l’on tient une belle progression du rustique vers le raffiné. Cette histoire a le défaut d’être fausse, ou du moins de manquer ce qui se joue réellement.

Ce qui relie le pendentif suspendu à la tempe d’une femme au XIe siècle et la coiffe brodée d’une paysanne de Riazan au XIXe, ce n’est pas un degré de savoir-faire. C’est une fonction : rendre lisible, à distance et sans un mot, la place qu’occupe celle qui le porte. D’où elle vient, quel âge elle a, si elle est mariée. Le bijou russe de femme est un bijou de tête, et c’est un document d’état civil avant d’être un ornement.

Le kolt, un bijou qui se porte au visage

Le kolt — au pluriel kolty, ou kolti — est un pendentif creux porté en paire, de part et d’autre du visage, suspendu à la coiffe au niveau des tempes. Les catalogues anglophones le désignent sous le nom de temple pendant, pendant de tempe, et c’est cette formulation muséale qu’emploient les fiches d’inventaire. Les exemplaires conservés datent des XIe-XIIIe siècles.

Dumbarton Oaks, institution de référence en études byzantines, précise le mode de port : les kolti étaient suspendus par des chaînes à la chevelure ou à un bonnet, le long du visage. La littérature spécialisée donne un nom à cette chaîne — la ryasna, faite de maillons ou de médaillons d’or, d’argent ou de cuivre, descendant de chaque côté de la coiffe jusqu’aux épaules. L’attribution de cet usage repose sur la recherche, non sur une notice de musée : le Met, qui conserve des chaînes de Rus’ de Kyiv, ne mentionne dans ses records ni kolt ni ryasna.

Ce type d’objet n’a rien de spécifiquement russe. Dumbarton Oaks documente des kolti à travers tout l’espace byzantin, avec des exemples qui s’échelonnent de l’empire ottonien aux Xe-XIe siècles jusqu’à l’empire serbe au XIVe. Le kolt appartient à une koinè, pas à une nation — une nuance que les récits nationaux appliqués rétrospectivement à ces objets font régulièrement disparaître.

Ni or massif, ni toujours émaillé

Le cliché veut que le bijou de la Rus’ soit une pièce d’or massif à émail cloisonné. Les fiches d’inventaire le démentent à elles seules, et il suffit pour cela d’un seul fonds : les objets de Rus’ de Kyiv entrés au Metropolitan Museum par le don de J. Pierpont Morgan en 1917, sur une plage d’accession continue.

On y trouve bien un pendant de tempe en émail cloisonné et or, intitulé Temple Pendant with Two Sirens Flanking a Tree of Life, de 6 × 5,7 × 1,4 cm. Mais on y trouve aussi un pendant en électruml’alliage naturel d’or et d’argent — monté de perles, plus petit, 3,8 × 4,1 × 1,1 cm. Et un troisième en argent et nielle, à bordure de filigrane, de 6 × 5,6 × 1,5 cm, que le musée classe non pas parmi les émaux mais dans la catégorie orfèvrerie d’argent.

Trois objets, trois registres matériels et techniques distincts, issus du même ensemble cohérent. L’or émaillé n’est qu’une des options d’un vocabulaire nettement plus large, où l’alliage naturel et l’argent noirci tiennent leur place.

Ce qu’on ne sait pas des kolts

Le passage le plus intéressant d’un dossier documentaire est souvent celui où les sources refusent de conclure.

Dumbarton Oaks écrit explicitement que nous ne savons pas si les kolti étaient portés par les femmes seulement ou par les deux sexes. Mieux : la seule découverte archéologique documentant précisément une fixation concerne les rabats d’un bonnet d’homme. L’attribution automatique de ces objets au costume féminin est une extrapolation à partir d’une iconographie plus tardive — plausible, mais non démontrée.

Femme russe portant un kokochnik brodé de perles et des pendants de tempe kolty
Les kolty pendaient à la coiffe au niveau des tempes ; leur attribution au seul costume féminin reste une hypothèse.

Même prudence sur la fonction du volume creux. L’hypothèse d’un tissu parfumé glissé à l’intérieur circule largement, et certaines institutions la présentent comme un fait acquis. Dumbarton Oaks la qualifie d’incertaine. Aucun résidu n’a jamais été observé. Le désaccord entre musées est ici plus instructif que la réponse : il indique exactement où s’arrête la documentation et où commence le récit.

Les anneaux temporaux : d’où l’on vient, pas avec qui l’on vit

Les visotchnye koltsa, ou anneaux temporaux, sont pour l’archéologie un marqueur tribal. Les Viatitches portaient des anneaux à trois, cinq ou sept lobes — d’où leur nom d’anneaux lobés, semilopastnye. Le type de l’anneau désigne le groupe.

Le point décisif tient à leur transmission, et il défait au passage l’analogie avec l’alliance occidentale : ces anneaux se transmettaient par la ligne paternelle. Une femme mariée dans une autre tribu continuait de porter ceux de sa tribu d’origine ; ses filles, elles, portaient ceux de la tribu de leur père. L’objet ne dit pas le lien conjugal. Il dit la naissance, et il continue de la dire après le mariage.

On les portait tressés dans les cheveux, fixés au bandeau frontal d’une jeune fille ou à la coiffe d’une femme mariée. Quant à l’idée séduisante selon laquelle leur nombre encoderait l’âge ou les naissances : les tentatives savantes en ce sens n’ont pas abouti, et la source qui le rapporte a l’honnêteté de le dire.

Kokochnik, kitchka, povoinik : la coiffe comme état civil

Le kokochnik est une coiffe rigide réservée aux femmes mariées, et elle devait couvrir intégralement la chevelure. Les jeunes filles portaient des coiffes ouvertes, laissant voir les cheveux et la natte. La règle est simple et le contresens courant : le kokochnik n’est pas la coiffe des jeunes filles russes.

Son nom vient de kokoch, la poule ou le coq, par analogie avec la crête de l’oiseau — on trouve aussi les variantes koukouchnik, koukouinik, kokoui. Sa fabrication dit beaucoup de ce qu’était le luxe dans ces régions : une base de papier, de carton, de bois ou de toile encollée, recouverte d’une étoffe riche, ornée de broderie d’or et d’argent, de perles, de verroterie et de feuille métallique. Les formes varient assez pour nommer les régions : coiffes dites « à licorne » d’Olonets en Carélie, formes hautes et pointues de Kostroma et Iaroslavl, croissants de Vladimir et Nijni-Novgorod.

Sous la coiffe rigide vient souvent le povoinik, bonnet de toile couvrant intégralement les cheveux, porté seul ou comme base. Le Musée russe en conserve un exemplaire du XVIIIe siècle en velours et soie, rehaussé de passementerie, de fils d’or, de verre coloré et de paillettes, mesurant 7 × 19 cm.

La kitchka rogataya — la kitchka cornue — pousse la logique plus loin encore. Portée par les jeunes femmes mariées du sud de la Russie, elle était abandonnée avec l’âge au profit d’une coiffe sans cornes. La coiffe n’encode donc pas seulement l’alliance : elle encode l’étape de la vie. L’exemplaire de Riazan, seconde moitié du XIXe siècle, mesure 20 × 15 cm et se compose de trois éléments — le volosnik, bonnet de toile porté dessous ; l’armature cornue en bois sculpté ou en toile piquée ; et la soroka, coiffe ornée d’indienne rouge qui recouvre l’ensemble.

Les cornes renvoient à un symbolisme de fertilité d’origine pré-chrétienne, et l’Église ne s’y est pas trompée : les prêtres refusaient l’entrée des églises aux femmes portant une coiffe cornue. L’objet n’est donc pas un ornement de mariée béni, mais un point de friction durable entre deux systèmes de signes. Sur ce que l’orthodoxie a fait du bijou et de l’objet de dévotion, bijoux-croix.fr traite spécifiquement la question. Vladimir Dal décrivait déjà cette coiffe comme sortant de l’usage au milieu du XIXe siècle, alors que la tradition se maintenait régionalement jusqu’au XXe.

Perle de rivière, nacre et papier : le luxe pauvre du Nord

Deux pièces conservées au Metropolitan disent, mieux qu’un développement, ce qu’était la richesse portée dans le Nord russe. Une coiffe de mariage de la fin du XIXe siècle, de 22,86 × 26,67 cm, associe papier, métal, nacre, verre, soie et coton. Une autre, du début du XIXe, de 13,97 × 21,59 cm, associe métal, perle, coton et papier.

Gros plan d'une coiffe du Nord russe en nacre, perles de rivière et fil doré sur une âme de papier
Nacre, verre et fil doré sur une âme de papier : la matière réelle d'une coiffe de mariage du Nord russe.

Du papier dans un objet de prestige, et de la nacre là où l’on attendrait la perle. Ce n’est pas un pis-aller honteux : c’est un système économique cohérent, où la valeur tient au travail accumulé et à l’éclat obtenu, non à la matière première. Les kokochniks du Nord tiraient parti de la perle de rivière, abondante dans la région. Le Musée russe conserve par ailleurs un kokochnik de Nijni-Novgorod de la fin du XVIIIe siècle, en velours, fil métallique et galon, brodé en couchure, mesurant 30 × 17 × 14 cm, issu de la collection Alexandre Polovtsov.

1834 : l’année où la coiffe paysanne devient un uniforme

Un décret de cour du 27 février 1834, sous Nicolas Ier, fixe la tenue féminine de cour et lui impose une coiffe distincte selon le statut : bandeau pour les demoiselles, kokochnik ou fichu pour les dames mariées. Ce code restera en vigueur jusqu’en 1917.

C’est la bascule. Le même objet qui servait à lire le statut réel d’une femme dans son village devient un costume d’apparat imposé par l’État à son aristocratie — et, du même coup, l’emblème national que l’on connaît. Le signe vécu devient décor réglementaire.

Le costume paysan, lui, poursuit sa vie en parallèle. Le Musée russe conserve un costume féminin de fête de Bogoslovchtchina, district de Mikhaïlov, gouvernement de Riazan, daté du milieu du XIXe siècle : il réunit une kitchka cornue, un pozatylen, des ryasny et des pouchki, ces boules de duvet de cygne portées avec la coiffe. Le mot ryasna, attesté dans la Rus’ des XIe-XIIIe siècles, désigne encore un élément de costume sept siècles plus tard. La continuité du vocabulaire ornemental est ici plus frappante que les ruptures.

Skan, zern, nielle, finift : quatre techniques, quatre malentendus

Le skan désigne le filigrane russe. Le terme vient du vieux-russe sukan, du verbe sukati, tordre ou torsader : il nomme techniquement le fil torsadé, non l’ajour en général. Il se combine au zern, la granulation — et l’ordre d’apparition surprend, puisque la granulation était employée en Rus’ ancienne aux IXe-Xe siècles, avant la maîtrise du fil torsadé. L’apogée du skan moscovite se situe aux XVe-XVIe siècles, associant pierres, émail, bois et os sculpté.

Le nielle est un alliage noir de soufre avec de l’argent, du cuivre ou du plomb. On le coule dans des tailles gravées, à une température de l’ordre de 300 à 400 °C — bien en dessous du point de fusion du support, ce qui rend l’opération possible — puis on gratte l’excès et l’on polit. La formule dite de Pline donne environ une part d’argent, deux de cuivre, trois de plomb. Le mot vient du latin nigellum, diminutif de niger, noir. En Russie, l’art du noircissement de l’argent se développe au XVIIe siècle et devient synonyme d’une ville : Veliky Oustioug. La manufacture Severnaya Chern, le « Nielle du Nord », y produit aujourd’hui quelque deux mille références en argent 925 et fut distinguée par une grande médaille d’or à l’Exposition universelle de Paris en 1937.

La finift de Rostov est le cas où le malentendu est le plus tenace, y compris dans des textes sérieux. Ce n’est pas de l’émail cloisonné. C’est une peinture à l’émail : une plaque de cuivre reçoit plusieurs couches d’émail blanc opaque, chacune cuite, puis le décor est peint avec des couleurs réfractaires et recuit — jusqu’à sept fois. La technique est plus proche de la peinture sur porcelaine que du cloisonné de la Rus’ kiévienne, dont elle est séparée par six siècles. Et le filigrane que l’on voit encercler un bijou de finift est la monture, jamais la technique de l’émail : confondre les deux revient à décrire un tableau par son cadre.

Le Musée-réserve du Kremlin de Rostov, fondé en 1883, conserve plus de trois mille objets d’émail, du milieu du XVIIIe siècle au début du XXIe. Au XIXe siècle, Rostov fournissait l’essentiel des petites icônes émaillées aux monastères orthodoxes russes, avant de basculer au XXe vers des plaques florales montées en bijoux — là encore, le passage du signe à l’objet.

Ce que ce fil laisse de côté

Une réserve, pour finir, qui vaut mieux qu’un silence. Tout ce qui précède documente la tête. Le bijou de corps — bagues, bracelets, boucles d’oreilles hors contextes de trésor — et la question de la dot restent, dans l’état des sources réunies pour ce guide, beaucoup moins assurés. Quelques ensembles archéologiques existent, découverts près d’Isady en 1851, à Nizovka en 1904, mais ils constituent une strate ponctuelle, pas un système lisible.

Autrement dit : nous savons lire ce qu’une femme russe portait au-dessus des sourcils bien mieux que ce qu’elle portait aux mains. C’est une limite de la documentation, pas une propriété de l’objet — et elle mérite d’être dite plutôt que comblée.

Questions fréquentes

Un pendentif creux porté en paire, de part et d'autre du visage, suspendu à la coiffe au niveau des tempes — d'où sa désignation muséale de « pendant de tempe ». Les exemplaires conservés datent des XIe-XIIIe siècles. Dumbarton Oaks précise qu'ils étaient suspendus par des chaînes à la chevelure ou à un bonnet ; la littérature spécialisée nomme ryasna cette chaîne de suspension.

Peut-être, et c'est tout ce qu'on peut en dire. L'intérieur creux pourrait avoir contenu un tissu parfumé, mais Dumbarton Oaks qualifie explicitement cette interprétation d'incertaine, quand d'autres musées l'affirment sans réserve. Aucune observation archéologique de résidu ne vient l'appuyer : c'est une hypothèse de fonction, pas un fait établi.

Non. Les tentatives savantes de relier leur nombre à l'âge ou aux naissances n'ont jamais abouti. Ces anneaux marquaient la tribu de naissance, transmise par la ligne paternelle : affirmer que tel nombre d'anneaux signifie tel nombre d'enfants est une invention.

Non, l'inverse exactement : il était réservé aux femmes mariées et devait couvrir intégralement la chevelure, tandis que les jeunes filles portaient des coiffes ouvertes laissant voir les cheveux et la natte. Sa diffusion comme emblème national doit beaucoup au décret de cour du 27 février 1834, qui en fait un élément d'uniforme aristocratique jusqu'en 1917.

Non. C'est une peinture à l'émail sur plaque de cuivre recouverte d'émail blanc opaque, recuite jusqu'à sept fois — techniquement plus proche de la peinture sur porcelaine que du cloisonné. Le filigrane que l'on voit autour d'un bijou de finift est la monture, jamais la technique de l'émail.