
D'un pays à l'autre
Bijoux des Balkans : une koinè du filigrane, une épargne portée sur le corps
On dit ces parures en argent massif, transmises depuis des siècles, et propres à chaque nation. Les notices d'inventaire disent trois fois autre chose : un alliage cuivreux blanchi, un assemblage cumulatif daté du XXe siècle, et une technique partagée d'un versant à l'autre de la péninsule. Ce que ces femmes portaient, c'était un capital convertible.
- Nizalka de Galicnikdébut XXe s. · cuivre argenté et maillechort · Macédoine
- Tepeluk bulgarefin XIXe s. · alliage dit « argent » · diamètre 7,5 cm
- Thaler de Marie-Thérèsedate figée 1780 · argent titre .833 · 23,386 g fin
- Collection BijouxXVIIIe-début XXe s. · or, argent, alliages · Sofia
- Filigrane de Prizren1866, 47 ateliers · argent · Kosovo
Il y a une phrase qu’on lit partout à propos des parures balkaniques, et qui est fausse trois fois dans le même souffle : « de l’argent massif, transmis de génération en génération, propre à chaque peuple de la péninsule ». Ce n’est presque jamais de l’argent massif. Ce n’est pas transmis tel quel. Et ce n’est propre à aucun peuple.
Ce qui reste, une fois ces trois couches de vernis retirées, est nettement plus intéressant que la légende. Ces objets sont une épargne portée sur le corps — un capital mobilier, convertible, appartenant en propre à celle qui le porte — assemblée au moyen d’une technique que les ateliers de Prizren, de Chiprovtsi, de Ioannina et d’Ohrid partageaient bien avant que les frontières nationales ne viennent en découper la carte.
Le mot « argent » et ce qu’il recouvre
Commençons par le métal, puisque c’est là que le malentendu s’installe. Le British Museum, dans son travail sur la parure et le costume traditionnels des Balkans, l’énonce sans détour : la grande majorité de ces bijoux du XIXe et du début du XXe siècle sont faits d’un alliage de base, largement cuivreux, ne contenant que de faibles quantités d’argent. La blancheur — celle qui fait l’effet, celle qui fait le mot — est obtenue par ajout d’arsenic. Et l’objet est appelé « argent », toujours.
La vérification par l’objet confirme la règle. La nizalka de Galicnik, conservée sous le numéro d’inventaire Eu1997,04.138, n’est pas une pièce secondaire : c’est l’élément maîtresse d’une parure de mariée, une chaîne de 72 cm fixée à la ceinture haute par trois crochets. Sa notice indique cuivre argenté et maillechort — soit, pour ce dernier, un alliage de cuivre, de zinc et de nickel qui ne contient pas un gramme d’argent.
Il serait commode d’en conclure à un appauvrissement, à un pis-aller de paysans. Ce serait manquer le point. La valeur n’était pas censée résider dans la monture. Elle résidait, entièrement et délibérément, dans les monnaies qu’on y suspendait. La monture est un support ; la richesse est ce qu’on y accroche.
Et le répertoire technique, lui, n’a rien de pauvre. Le Musée national d’histoire de Sofia recense, pour sa collection de bijoux, la fonte, le forgeage, le filigrane, le clinquant, la granulation et l’émail — six registres de savoir-faire qui n’exigent pas du métal précieux pour être maîtrisés. La collection couvre le XVIIIe au début du XXe siècle, avec des centres nommés par l’institution elle-même : Sofia, Plovdiv, Tarnovo, Sliven, Chiprovtsi, Vidin, Vratsa. Plus de 9 000 pièces. Le luxe est dans le travail, pas dans la matière.
Une épargne qui appartient à la femme
Si la valeur est dans les monnaies, alors la question devient : à qui appartiennent-elles ?
La nizalka de Galicnik faisait partie de la dot de la mariée, portée au mariage puis lors des fêtes. La formulation compte : elle fait partie de la dot, ce qui veut dire qu’elle entre dans le patrimoine de la femme et non dans celui du ménage. Ce n’est pas un cadeau qu’on lui fait, c’est un bien qu’elle apporte et qu’elle conserve.
La conséquence sociale de cette règle est, chez les populations albanaises des Balkans, considérable — et il faut la formuler avec la prudence que sa documentation impose. Selon les travaux de l’American Numismatic Society, la mariée y porte de l’or à la fois comme dot et comme garantie d’autonomie : cet or lui appartenant en propre, une épouse pouvait, dans le cadre d’un processus socialement admis, divorcer en le conservant. Autrement dit, ce qu’elle a sur le corps est très exactement ce qui lui permet de partir. Le bijou n’est pas ici l’emblème du lien conjugal ; il en est la porte de sortie négociable.
Sur un registre plus quotidien, le port de bijoux avec le costume folklorique bulgare semble avoir été le principal indicateur de la richesse et du statut social de celle qui les portait, ces pièces formant une part de la dot. Le sokai, cette coiffe-diadème des femmes mariées, appartiendrait de même au trousseau. On mesure mal, faute de données de prix ou de valeur d’échange dans les sources disponibles, ce que cela représentait en termes absolus — et il vaut mieux s’abstenir de le chiffrer que de l’inventer.
Lire le statut marital, de la tête à la ceinture
Ces parures se lisent. Elles ne décorent pas d’abord, elles renseignent — et la grammaire commence au sommet du crâne.
En Bulgarie, la règle capillaire paraît avoir été nette : les femmes non mariées ne se couvraient pas les cheveux, les femmes mariées portaient un couvre-chef, et la veuve un foulard noir dissimulant entièrement la chevelure. Trois états civils, trois traitements de la tête, lisibles à distance et sans un mot.
Le sokai, porté par les femmes mariées de la région de Veliko Tarnovo jusqu’au milieu du XIXe siècle, pousse le dispositif plus loin : un bandeau circulaire garni de pierres colorées et de rosettes à fines pendeloques d’argent, complété par une mentonnière de chaînettes. S’y ajoutent, dans le lexique régional bulgare, le prochelnik pour le front, le podbradnik pour la chaînette de menton qui fixe la coiffe, le kosichnik pour l’ornement de natte, les nadushnik — dits narpali dans la région de Vidin — pour les pendants d’oreille, et les kitka, épingles du sud-ouest du pays. Chaque zone du visage a son terme.
À la taille, le marqueur est massif et sans ambiguïté : la pafta, aussi dite pafti ou kolen, cette grande agrafe de ceinture portée par les femmes mariées, élément central du costume féminin bulgare et macédonien. Ce n’est pas un ornement, c’est un statut bouclé sur le ventre. Le même objet existe ailleurs sous un autre nom — le jakicar est la ceinture de femme mariée d’Herzégovine, du milieu à la fin du XIXe siècle. Fonction identique, lexique différent : on tient là, en deux mots, tout le problème des découpages nationaux appliqués à ces objets.
Galicnik, enfin, ajoute une étape que les typologies grossières effacent. La jeune épouse — entre un et six ans de mariage, pas la mariée du jour, pas l’épouse établie — portait la nitalka, lourde ceinture à chaînettes pendantes garnies de grosses pièces d’argent. Le cycle vestimentaire y compte au moins trois temps, et non deux.
Une topographie de la protection
Le Musée ethnographique régional de Plovdiv propose une lecture qui réorganise entièrement l’objet : la fonction protectrice de ces parures est topographique. Elle ne dépend pas du bijou, elle dépend de l’endroit du corps qu’il occupe.
Les petites monnaies, perles et pierres des parures de tête protègent l’esprit. Les monnaies d’or et les parures pectorales protègent le souffle et le lait des jeunes mères. Les boucles et les ceintures protègent la fécondité et l’enfantement. Chaque zone a sa vulnérabilité assignée et son dispositif.
Le tepeluk illustre le mécanisme jusque dans sa mécanique. C’est un disque de tête bombé, cousu sur un bonnet de type fez, bordé de lamelles métalliques sur tout son pourtour ; l’exemplaire bulgare de la fin du XIXe siècle conservé au British Museum sous le numéro Eu1971,01.265 mesure 7,5 cm de diamètre. Son nom vient du turc tepe, « colline » — d’où la forme bombée. Et ses pendeloques étaient conçues pour osciller : c’est le mouvement, l’éclat instable, qui détourne le mauvais œil. L’objet ne protège pas parce qu’il est précieux, il protège parce qu’il bouge.
La nizalka combine les deux logiques en une seule pièce, puisqu’elle associe sur sa chaîne les monnaies et des amulettes en filigrane. Le versant chrétien de cette protection — la croix, la médaille, le pendentif de dévotion — relève d’un tout autre corpus, que bijoux-croix.fr traite pour lui-même sur le terrain du filigrane balkanique partagé.
Ni immuable, ni ancestrale : la parure comme objet cumulatif
Revenons à la nizalka de Galicnik, car sa notice contient le démenti le plus net de tout ce dossier.
Cette parure nuptiale « traditionnelle » porte vingt-trois monnaies bulgares et serbes, datées de 1882 à 1938. Ce ne sont pas des monnaies ottomanes : ce sont les émissions d’États-nations modernes. Et ses pièces de 100 leva à l’effigie de Boris III, dont le règne court de 1918 à 1943, impliquent un assemblage tardif, postérieur à des décennies de vie de l’objet.
Une parure de ce type n’est donc pas un ensemble figé qu’on se transmettrait intact. C’est un objet cumulatif : on y ajoute des monnaies au fil des décennies, au rythme de l’enrichissement de la famille. L’objet est un relevé de compte autant qu’un costume. Ce qui, incidemment, rend son inventaire lisible comme une chronologie — et interdit d’en faire un témoin d’un passé immémorial.
Le caractère tardif vaut d’ailleurs pour l’ensemble de la production. Le bijou folklorique bulgare dit traditionnel semble être, pour une large part, un produit urbain et récent : les ateliers s’organisent dans les nouveaux centres urbains à partir du milieu du XVIIIe siècle, au moment de la Renaissance nationale bulgare. L’afflux des monnaies habsbourgeoises dans les provinces européennes de l’Empire ottoman, dans la seconde moitié du même siècle, paraît avoir accompagné cette intensification des échanges. Quant au gerdan, ce collier de fil torsadé dont le nom même est d’origine turque, son apogée se situerait au milieu du XIXe siècle.
Sur ce terrain, deux raccourcis circulent qu’il faut écarter. Le premier fait descendre les pafti bulgares des garnitures de ceinture forgées à Madara et Pliska aux IXe-Xe siècles, pour leur prêter mille ans d’ancienneté : c’est un amalgame entre deux catégories sans continuité démontrée, puisque les pièces du Premier Empire bulgare sont des insignes masculins de rang militaire, quand les pafti des XVIIIe-XIXe siècles sont des agrafes féminines de statut marital, produites dans les ateliers urbains, sous des formes et un lexique largement ottomans. Le second veut que les femmes chrétiennes aient eu interdiction de porter de l’or sous domination ottomane, ce qui expliquerait la prédominance de l’argent : les lois somptuaires documentées portent sur les couleurs et les types de vêtements assignés aux non-musulmans et furent abolies par l’édit de Gülhane en 1839, mais aucune source institutionnelle consultée n’énonce une telle prohibition de l’or. Le Musée national d’histoire de Sofia a du reste consacré une exposition aux bijoux en or de Bulgarie des XVIe-XIXe siècles, période ottomane comprise. Le coût et la disponibilité du métal suffisent à expliquer le reste.
Le thaler qui ne date rien
Il faut s’arrêter sur la monnaie elle-même, parce qu’elle est le piège de datation le plus efficace de toute la région.
Le thaler de Marie-Thérèse contient 23,386 g d’argent fin pour un titre de .833. C’est cette stabilité du titre, et non une quelconque qualité esthétique, qui fonde son usage comme épargne portée : une pièce dont on sait exactement ce qu’elle pèse en métal est une unité de compte fiable, y compris hors de tout circuit bancaire.
Or, depuis la mort de l’impératrice en 1780, toutes les frappes portent cette date figée de 1780 — quelle que soit leur année réelle de production. Environ 389 millions d’exemplaires ont été frappés entre 1751 et 2000, à Vienne, mais aussi à Londres, Paris, Rome, Bruxelles, Bombay, Birmingham, Utrecht. La Monnaie de Vienne en vend toujours, et le Musée numismatique d’Athènes confirme des refrappes jusqu’au milieu du XXe siècle. Un thaler daté 1780 cousu sur une coiffe peut donc avoir été frappé en 1850, en 1900 ou en 1950. Il ne date rien.
Ces pièces sont pourtant bien là, et documentées. Des thalers de Marie-Thérèse datés de 1780 figuraient couramment parmi les grosses pièces d’argent suspendues à la ceinture — la nitalka — des jeunes épouses de Galicnik, selon l’ethnographe Olive Lodge, qui l’observait en 1935. L’observation est précise, et son périmètre l’est tout autant : elle concerne la jeune épouse, à ce moment précis du cycle, et non la mariée du jour. Cette dernière portait, elle, une chaîne de lires turques en or. On mesure ce que la distinction a coûté à qui la confond : deux métaux, deux monnaies, deux étapes.
La koinè du filigrane : Prizren, Chiprovtsi, Ioannina
Vient alors la question qui fâche quatre pays à la fois : à qui appartient le filigrane balkanique ?
À personne, et la réponse est ancienne. La technique est attestée dès le IIIe millénaire avant notre ère en Mésopotamie, bien avant toute présence des peuples balkaniques modernes, et le mot lui-même vient du latin filum, le fil, et granum, le grain, par l’italien filigrana. Elle se pratique aujourd’hui encore en Italie, au Portugal, à Malte, en Macédoine du Nord, en Albanie, dans les îles Ioniennes et en Grèce. C’est une koinè méditerranéenne, et les revendications de paternité nationale — albanaise, serbe, macédonienne ou bulgare — n’en épuisent aucune.
Il faut ajouter, parce que l’erreur est devenue une rumeur stable : aucun élément de filigrane, d’orfèvrerie ou de bijouterie ne figure sur les listes du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, pour aucune des nations concernées. Le filigrane apparaît au mieux sur des listes nationales ou dans des projets de sauvegarde, ce qui n’est pas la même chose. Et s’agissant plus précisément de Prizren, l’impossibilité est double, le Kosovo n’étant pas État membre de l’organisation depuis le rejet de sa candidature en 2015.
Ce qui est vérifiable, en revanche, dessine une géographie d’ateliers autrement plus parlante. À Prizren, le consul français E. Vit recensait 47 ateliers d’orfèvrerie pratiquant le filigrane de Prizren en 1866, les joailliers y étant organisés en esnafs, ces corporations d’artisans ottomanes qui structuraient le métier. La ville devait ce rôle à sa position au carrefour des routes commerciales ottomanes est-ouest et nord-sud. L’histoire ne s’arrête d’ailleurs pas à l’Empire : une usine de filigrane employant plus de cent personnes y fut créée en 1947, produisant pour l’ensemble du marché yougoslave — épisode socialiste rarement raconté, qui contredit l’image d’un artisanat immobile.
Chiprovtsi, sur l’autre versant, fut un centre majeur aux XVIe et XVIIe siècles, son essor reposant sur l’extraction locale de minerai d’argent, après l’installation de mineurs saxons consécutive à la découverte de gisements dans la seconde moitié du XVe siècle. Et en Épire, l’orfèvrerie d’argent fut l’un des artisanats les plus caractéristiques des XVIIIe et XIXe siècles, avec un répertoire que la Société d’études épirotes de Ioannina énumère ainsi : repoussé et ciselure, gravure, filigrane, nielle.
Le même quatuor technique, à Ioannina, à Sofia et à Prizren. Ce n’est pas une coïncidence de catalogue, c’est la signature d’un espace professionnel unique, transfrontalier par nature, que les historiographies nationales ont découpé rétrospectivement. Les sources locales honnêtes le reconnaissent d’ailleurs volontiers : le métier n’est pas originaire du Kosovo, même si le Kosovo en fut un foyer reconnu.
Le costume de mariée de Galicnik conservé au British Museum donne à cette technique sa démonstration la plus spectaculaire. Il comporte exactement 100 boutons en filigrane d’argent, répartis ainsi : 20 sur la veste à manches longues (Eu1997,04.127), 40 sur le gilet sans manches (Eu1997,04.130), en 20 paires, et 40 sur le gilet long (Eu1997,04.131), en 20 paires également. Cent pièces de filigrane sur un seul costume, pour une seule journée.
La perle d’Ohrid, ou l’art de fabriquer une nature
Une dernière idée reçue mérite son démontage, parce qu’elle tient au cœur du commerce touristique local.
La perle d’Ohrid n’est pas une perle au sens gemmologique, et elle n’est pas pêchée. C’est un objet fabriqué : une émulsion tirée des écailles de la plasica, poisson endémique des bassins des lacs Ohrid et Skadar que la systématique nomme Alburnus scoranza, est appliquée en couches successives sur un support, chaque couche exigeant jusqu’à une heure de séchage. Le procédé serait détenu depuis les années 1920 par deux familles d’Ohrid, les Filev et les Talev, l’origine du secret étant elle-même disputée entre versions concurrentes.
Quant au statut patrimonial, il faut là encore distinguer deux instruments que le discours commercial confond systématiquement. Ce qui est inscrit à l’UNESCO, c’est le bien mixte « Patrimoine naturel et culturel de la région d’Ohrid » : 1979 pour le volet naturel, extension culturelle en 1980, extension côté albanais en 2019. Une inscription au patrimoine mondial, qui porte sur un territoire, un lac et une ville — et qui ne mentionne ni perle, ni joaillerie, ni artisanat. Dire « la perle d’Ohrid est UNESCO » revient à confondre le site et le savoir-faire.
Le bijou n’est pas que féminin
Tout ce qui précède décrit des parures de femmes, et ce déséquilibre est celui des sources autant que celui des usages. Il mérite d’être corrigé d’une phrase.
Le Musée folklorique de Ioannina classe les parures par zone — tête, cou, main, taille — et documente dans ce cadre des bijoux d’homme : boutons, bagues, pendentifs, croix, et surtout le kiousteki, cette chaîne de poitrine et de taille caractéristique de l’Épire. Le versant religieux de ce corpus masculin, croix et pendentifs de dévotion, appartient à un autre terrain que celui-ci.
Le tepeluk, une dernière fois, offre le meilleur résumé de tout ce dossier. Le British Museum en indique l’origine musulmane et ottomane, et l’adaptation en Bulgarie à un usage chrétien orthodoxe. Nom turc, forme ottomane, usage orthodoxe, présence attestée en Bulgarie comme en Macédoine et en Turquie : l’exact contraire d’un marqueur d’identité nationale exclusive.
Ce que ce dossier ne couvre pas
Trois lacunes, qu’il vaut mieux nommer que combler.
La première est chronologique. Rien ici ne dit ce qu’est devenu le bijou balkanique contemporain — ni la création actuelle, ni le devenir des ateliers après l’épisode yougoslave, ni ce que les créateurs de la région font aujourd’hui de ce vocabulaire. C’est une absence réelle pour un magazine qui s’intéresse aussi à ce qui se porte maintenant.
La deuxième est économique. Nous avons parlé de capital, d’épargne et de dot sans avancer un seul chiffre, et c’est délibéré : les sources réunies ne fournissent aucune donnée de prix ou de valeur d’échange. Dire ce que valait une nizalka en pouvoir d’achat réel supposerait une documentation que nous n’avons pas.
La troisième est géographique, et la plus gênante. Ce guide s’appuie sur la Bulgarie, la Macédoine, le Kosovo, l’Épire et l’Herzégovine, parce que c’est là que les inventaires muséaux parlent. La Roumanie, le Monténégro et la Bosnie hors Herzégovine en sont quasiment absents, et l’Albanie n’apparaît qu’à travers un seul fait — l’or comme garantie d’autonomie — trop isolé pour fonder une section. Parler de « bijoux des Balkans » en s’arrêtant à cette liste est une approximation dont il faut assumer le périmètre.
Ce qui tient, en revanche, tient solidement : un alliage cuivreux derrière le mot « argent », une monnaie qui ne date rien, une parure qu’on augmente au fil des décennies, et une technique que personne ne possède. Quatre démentis, et un objet qui en sort plus grand.
Questions fréquentes
Non, pas la grande majorité. Le British Museum est explicite : il s'agit le plus souvent d'un alliage de base largement cuivreux, ne contenant que de faibles quantités d'argent, dont la blancheur est obtenue par ajout d'arsenic — et que l'on appelle pourtant toujours « argent ». La preuve par l'objet : la nizalka de Galicnik (inv. Eu1997,04.138), pièce maîtresse d'une parure de mariée, est en cuivre argenté et maillechort. La valeur réelle était concentrée dans les monnaies montées, pas dans la monture.
Non, et c'est l'erreur de datation la plus fréquente. Depuis la mort de l'impératrice en 1780, toutes les frappes du thaler portent cette date figée, quelle que soit leur année réelle de production : environ 389 millions d'exemplaires entre 1751 et 2000, et la Monnaie de Vienne en vend toujours. Le Musée numismatique d'Athènes confirme des refrappes jusqu'au milieu du XXe siècle. Un thaler « 1780 » cousu sur une coiffe ne date rien du tout.
À la tête d'abord : en Bulgarie, les femmes non mariées ne se couvraient pas les cheveux, les femmes mariées portaient un couvre-chef, et la veuve un foulard noir cachant entièrement la chevelure. À la taille ensuite, avec l'agrafe de ceinture — pafta en Bulgarie et en Macédoine, jakicar en Herzégovine. À Galicnik s'ajoutait une étape intermédiaire : la jeune épouse, entre un et six ans de mariage, portait la ceinture nitalka.
Non. Aucun élément de filigrane, d'orfèvrerie ou de bijouterie ne figure sur les listes du patrimoine culturel immatériel de la Macédoine du Nord ni de la Serbie. Le Kosovo n'est pas État membre de l'UNESCO — sa candidature a été rejetée en 2015 — et ne peut donc y faire inscrire aucun élément. Ce qui est inscrit à Ohrid relève du patrimoine mondial et porte sur un territoire, un lac et une ville, jamais sur un artisanat.
Non, pas au sens gemmologique. C'est un objet fabriqué : une émulsion tirée des écailles d'Alburnus scoranza, poisson endémique du lac, est appliquée en couches successives, chaque couche exigeant jusqu'à une heure de séchage. Le procédé serait détenu depuis les années 1920 par deux familles d'Ohrid, les Filev et les Talev. Parler de perle naturelle pêchée dans le lac est une erreur matérielle, entretenue par le commerce touristique.