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Histoire de bijoux
Femme des Balkans portant un plastron et des boucles d'oreilles en filigrane d'argent ajouré sur une robe sombre

Savoir-faire

« L'argent des Balkans n'en était pas » : une orfèvre de Prizren raconte le filigrane

Savoir-faire

À Prizren, au Kosovo, le filigrane se travaille encore au fil d'argent torsadé et soudé. Une orfèvre explique le geste, l'héritage des corporations ottomanes, la koinè technique qui relie Prizren à Shkodër, Ohrid ou Ioannina, et démonte quelques légendes : l'argent massif, la paternité nationale, l'inscription à l'UNESCO.

Cet entretien est une construction éditoriale : l'experte qui s'y exprime est un personnage composite, non une personne réelle. Les faits, dates et objets cités sont en revanche sourcés et vérifiables.

  • LieuPrizren (Kosovo) · 47 ateliers d'orfèvrerie recensés en 1866
  • ObjetNizalka de Galicnik · début XXe s. · cuivre argenté et maillechort · 72 cm
  • Matièrealliage largement cuivreux, toujours appelé « argent » (British Museum)
  • Étalonthaler de Marie-Thérèse · 23,386 g d'argent fin · date figée 1780
  • RéseauPrizren, Shkodër, Ulcinj, Ohrid, Ioannina, Chiprovtsi

Entretien de synthèse. Les réponses attribuées à Mirjeta Kryeziu, orfèvre de filigrane à Prizren, sont une mise en forme dialoguée de données documentaires vérifiées (notices du British Museum, du Musée national d’histoire de Sofia, du Musée folklorique de Ioannina, du Musée numismatique d’Athènes, sources locales sur les ateliers de Prizren). Ce personnage est une construction éditoriale ; il ne renvoie à aucune personne réelle. Les faits et les dates sont sourcés.

Prizren, au sud du Kosovo, est l’un des noms qui reviennent dès qu’on parle de filigrane dans les Balkans. Les sources locales rappellent que la ville doit son rôle de centre artisanal à sa position au carrefour des routes commerciales ottomanes, est-ouest et nord-sud. Le fil d’argent torsadé, soudé et ajouré qu’on y travaille encore appartient à une koinè technique bien plus large que la ville, qui court de l’Adriatique à la mer Noire.

Nous avons voulu comprendre le geste depuis l’établi, et confronter le récit habituel du « trésor d’argent transmis depuis des siècles » à ce que disent les objets conservés dans les musées. La conversation qui suit part de l’atelier, passe par les corporations ottomanes, et finit sur la femme qui portait ces parures.

Le geste : un fil, une torsion, une soudure

Quand vous dites « filigrane », que faites-vous concrètement avec vos mains ?

Je pars d'un fil. Le Musée folklorique de la Société d'études épirotes, à Ioannina, en donne une définition que je trouve juste : l'objet est formé de fils d'argent de diverses épaisseurs qui, par des torsions et des soudures appropriées, créent l'impression d'une dentelle d'argent tressée. Tout est là. Un fil de fort calibre dessine le contour ; des fils plus fins, souvent torsadés à deux brins, remplissent les cases en volutes et en spirales ; puis on soude l'ensemble, et le vide entre les fils devient le motif. C'est de l'ajour : la lumière passe à travers.

Ce qui surprend les visiteurs, c'est la lenteur : une rosette, ce sont des dizaines de petits éléments cintrés à la pince, posés un à un, puis fixés à la chauffe. Le métier tient dans ce point d'équilibre entre le fil fin qui fond trop vite et le gros qui ne prend pas.

Le filigrane est-il la seule technique de l'orfèvrerie balkanique ?

Non, et il faut le dire, parce que le filigrane a fini par éclipser le reste dans le récit touristique. Le Musée national d'histoire de Sofia recense, pour les bijoux bulgares des XVIIIe-XXe siècles, la fonte, le forgeage, le filigrane, le clinquant, la granulation et l'émail. À Ioannina, pour l'Épire des XVIIIe et XIXe siècles, le musée documente le repoussé et la ciselure, la gravure, le filigrane et le niello. Le filigrane est un chapitre d'un répertoire, et il se combine : une rosette ajourée peut recevoir des grains de granulation ou border une plaque repoussée. Les techniques d'émaillage, de filigrane et de niello vivent ensemble dans le même atelier.

Il y a aussi des techniques d'assemblage moins connues. Le British Museum décrit le « purl work » : un fil métallique enroulé autour d'une tige fine pour former un cylindre, ensuite découpé en tronçons cousus sur le textile. Ce n'est plus tout à fait du bijou, c'est de la broderie de métal. La frontière entre la parure montée et le costume brodé est mince dans les Balkans.

L’atelier, les esnafs et la ville-carrefour

Comment travaillaient les orfèvres de Prizren avant vous ?

En corporation. Les joailliers de Prizren étaient organisés en esnafs, ces corporations de métier de l'espace ottoman, décrites par les sources locales comme puissantes et influentes dans la vie sociale et économique de la ville. Le chiffre qui circule, et qu'on attribue au consul français E. Vit, est de 47 ateliers d'orfèvrerie recensés en 1866. Je le cite avec la prudence qu'il mérite, mais c'est le meilleur indicateur quantitatif dont on dispose sur l'échelle réelle d'un centre balkanique au XIXe siècle.

C'est ce cadre corporatif qui a fait circuler les formes : les esnafs de Prizren, de Shkodër ou d'Ohrid travaillaient pour les mêmes routes et les mêmes acheteurs.

Femme des Balkans en robe sombre portant un large plastron en filigrane d'argent ajouré, dans un atelier d'orfèvre
Le filigrane se lit à la lumière : ce sont les vides entre les fils torsadés et soudés qui dessinent le motif, en « dentelle d'argent tressée » selon la définition du Musée folklorique de Ioannina.

Et au XXe siècle, que devient ce tissu d'ateliers ?

Il est collectivisé. D'après les sources sur le tourisme durable au Kosovo, une usine de filigrane employant plus de cent personnes est créée à Prizren en 1947, pour produire à destination de l'ensemble du marché yougoslave. L'entreprise Filigran en est présentée comme l'héritière. On ne raconte presque jamais cette étape socialiste dans les brochures qui parlent d'« artisanat millénaire ininterrompu ». Or elle est décisive : c'est elle qui a formé, en série, la génération qui m'a formée. Le geste que je fais a traversé l'esnaf ottoman et l'usine yougoslave avant d'arriver dans mon atelier.

Une koinè sans drapeau

Chaque pays de la région revendique le filigrane comme sien. Qui a raison ?

Personne, et il faut le dire nettement. Le filigrane est attesté dès le IIIe millénaire avant notre ère en Mésopotamie, bien avant l'existence de tous les peuples balkaniques modernes. Le mot lui-même vient du latin filum, le fil, et granum, le grain, passé par l'italien filigrana avant d'entrer en français au XVIIe siècle. Aujourd'hui encore la technique se pratique en Italie, au Portugal, à Malte, en Macédoine du Nord, en Albanie, dans les îles Ioniennes et dans de nombreuses régions de Grèce. Dire que le filigrane a été inventé par les Albanais, les Serbes, les Macédoniens ou les Bulgares, c'est confondre un foyer de continuité avec un berceau.

Les sources locales honnêtes le reconnaissent d'ailleurs : le métier n'est pas originaire du Kosovo, même si le Kosovo en fut un foyer reconnu. Ce qui est vrai, c'est qu'un réseau d'ateliers et de corporations de l'espace ottoman, transfrontalier par nature, a fait vivre une même koinè technique. Prizren, Shkodër, Ulcinj, Ohrid, Ioannina et Chiprovtsi en relèvent. Les historiographies nationales ont ensuite découpé rétrospectivement ce réseau en autant de « traditions nationales » qu'il y a de frontières.

Le tepeluk en est l'illustration parfaite. Ce disque de tête bombé, cousu au sommet d'un bonnet de type fez avec des pendeloques métalliques sur le pourtour, porte un nom turc, tepe, « la colline ». Le British Museum est explicite : c'est une forme musulmane, adaptée en Bulgarie à un usage chrétien orthodoxe, et les pendeloques étaient conçues pour osciller et détourner le mauvais œil. Un bijou qui a traversé la frontière confessionnelle, l'exact inverse d'un marqueur d'identité nationale exclusive.

Pour situer ces foyers les uns par rapport aux autres, voici ce que les institutions documentent, sans hiérarchie : les techniques se recoupent d'un bout à l'autre de la péninsule.

Foyer Espace actuel Ce que disent les sources Source
Prizren Kosovo 47 ateliers d’orfèvrerie en 1866 ; esnafs de joailliers ; usine de filigrane en 1947 Sources locales (Kosovo Glocal, tourisme durable au Kosovo)
Ioannina Épire, Grèce Orfèvrerie d’argent caractéristique des XVIIIe-XIXe s. ; repoussé, gravure, filigrane, niello Musée folklorique de la Société d’études épirotes
Chiprovtsi Nord-ouest de la Bulgarie Centre majeur des XVIe-XVIIe s. fondé sur le minerai d’argent local ; filigrane, granulation, niello, feuille d’or Bulgarian Industrial Association (profil régional)
Sofia, Plovdiv, Tarnovo, Sliven, Vidin, Vratsa Bulgarie Centres d’orfèvrerie identifiés ; fonte, forgeage, filigrane, clinquant, granulation, émail Musée national d’histoire de Sofia
Galicnik Macédoine du Nord Costume de mariée aux 100 boutons de filigrane d’argent ; nizalka à rosettes de filigrane British Museum

Chiprovtsi mérite une remarque : son essor aux XVIe et XVIIe siècles repose sur l'extraction locale de minerai d'argent, avec des mineurs saxons installés après la découverte des gisements dans la seconde moitié du XVe siècle. Là, le métal était sur place. Ailleurs, il fallait le faire venir, et c'est une des clés de ce qui suit.

On lit souvent que ce filigrane est « inscrit à l'UNESCO ». Est-ce exact ?

C'est faux, et je préfère qu'on ne le répète pas à propos de mon métier. La vérification sur les pages officielles est sans ambiguïté : la Macédoine du Nord compte six éléments inscrits au patrimoine immatériel, la Serbie six également, et aucun d'eux ne concerne le filigrane, l'orfèvrerie ou la bijouterie. Pour le Kosovo, c'est doublement impossible : d'une part aucun filigrane ne figure sur ces listes, d'autre part le Kosovo n'est pas État membre de l'UNESCO, sa candidature ayant été rejetée à la 38e Conférence générale en 2015, faute des voix nécessaires. N'étant pas partie à la Convention de 2003, il ne peut rien y faire inscrire. Ce qu'on appelle « patrimoine immatériel » à propos de Prizren renvoie à des documents stratégiques nationaux et à des projets du PNUD.

La confusion voisine concerne Ohrid. Ce qui est inscrit là, c'est le bien mixte « Patrimoine naturel et culturel de la région d'Ohrid », au patrimoine mondial : en 1979 pour le naturel, étendu en 1980 au culturel, étendu en 2019 à la partie albanaise du lac. C'est un territoire, un lac, une ville. L'inscription ne porte ni sur le filigrane, ni sur la perle d'Ohrid, ni sur un artisanat quelconque.

« Argent » : le mot et la matière

Les familles parlent de leur « argent de mariage ». De quoi ces parures anciennes sont-elles faites en réalité ?

Voici le fait le plus dérangeant de tout ce qu'on peut dire sur nos bijoux, et il vient du British Museum. La plupart des bijoux des Balkans des XIXe et début XXe siècles n'étaient pas en argent massif : il s'agit d'un alliage de base, largement cuivreux, ne contenant que de faibles quantités d'argent, dont la blancheur était renforcée par ajout d'arsenic. Et le musée ajoute la phrase qui compte : ces pièces étaient néanmoins toujours appelées « argent ». Le mot désignait un aspect et un rang, pas une teneur.

L'objet le confirme. La nizalka de Galicnik conservée à Londres, pièce maîtresse d'une parure de mariée, longue de 72 centimètres, est constituée de cuivre argenté et de maillechort, garnie de rosettes en filigrane et de vingt-trois monnaies. Le filigrane que vous admirez sur cette chaîne n'est pas de l'argent. Pour authentifier et dater un bijou ancien, il faut donc oublier ce que la famille raconte et regarder le métal, ses poinçons et son alliage.

Alors où était la valeur ? Dans les monnaies montées. La monture était cuivreuse, mais les pièces suspendues, elles, étaient de vraie monnaie. Le thaler de Marie-Thérèse contient 23,386 grammes d'argent fin, au titre de 833 millièmes d'argent pour 166 de cuivre : une teneur stable, et c'est cette stabilité, pas l'esthétique, qui a fondé son rôle de réserve de valeur portable. Le Musée numismatique d'Athènes explique que ces monnaies habsbourgeoises ont afflué dans les provinces européennes de l'Empire ottoman dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, à la faveur de l'intensification des échanges. Voilà pourquoi des pièces autrichiennes pendent à des ceintures macédoniennes.

Mais attention au piège de la date. Depuis la mort de l'impératrice en 1780, toutes les frappes du thaler portent la date figée de 1780, quelle que soit leur année réelle ; le musée d'Athènes précise que la pièce « serait refrappée d'innombrables fois jusqu'au milieu du XXe siècle », et la Monnaie de Vienne la vend toujours. Un thaler « 1780 » cousu sur une parure peut dater de 1850, 1900 ou 1950 : il ne date rien du tout. L'ethnographe Olive Lodge, en 1935, disait voir couramment de tels thalers de Marie-Thérèse datés 1780 parmi les grosses pièces d'argent suspendues à la ceinture, la nitalka, des jeunes épouses de Galicnik. Sur cette monnaie cousue des Balkans à l'Ukraine, tout est dans la nuance : couramment portée, jamais datante.

Gros plan sur des mains d'orfèvre cintrant à la pince un fil d'argent torsadé sur une rosette de filigrane, à côté de monnaies d'argent anciennes
La monture en fil torsadé était le plus souvent en alliage cuivreux ; la valeur réelle d'une parure balkanique se concentrait dans les monnaies d'argent qu'on y suspendait.

La même nizalka de Galicnik enseigne une autre chose : ses monnaies sont bulgares et serbes, datées entre 1882 et 1938. Une parure dite « traditionnelle » porte donc des monnaies d'États-nations modernes, pas ottomanes, et ses pièces de 100 leva de Boris III impliquent un assemblage tardif. La parure de mariée n'est pas un ensemble figé transmis tel quel depuis des siècles : c'est un objet cumulatif, complété au fil des décennies, au rythme de l'enrichissement de la famille.

Ce que la parure disait de la femme

À qui appartenaient ces bijoux, au fond ?

À la femme qui les portait, et c'est le point que je tiens le plus à faire passer. Le British Museum écrit de la nizalka qu'elle faisait partie de la dot de la mariée, portée au mariage puis lors des fêtes. Chez les Albanais des Balkans, d'après l'American Numismatic Society, la mariée portait de l'or à la fois comme dot et comme garantie d'autonomie : cet or lui appartenait en propre, et une épouse pouvait divorcer, selon un processus socialement admis, en le conservant. Ce n'est pas de l'ornement, c'est un capital juridiquement personnel, porté sur le corps parce que c'est là qu'il était le plus sûr.

Les sources ethnographiques bulgares vont dans le même sens : le port de bijoux avec le costume était le principal indicateur de la richesse et du statut social de celle qui les portait, et ces bijoux constituaient une partie de sa dot. Il faut donc lire une parure comme un document : elle dit d'où vient la femme, ce que sa famille a pu réunir, et ce qu'elle emporterait avec elle si tout tournait mal. Porter aujourd'hui un collier de monnaies, c'est hériter de cette logique-là, même quand on ne la connaît plus.

La parure disait-elle aussi le statut marital ?

Toujours. Le pafta, ou pafti, cette grande agrafe de ceinture centrale du costume féminin bulgare et macédonien, est portée par les femmes mariées : le British Museum insiste sur ce point, c'est un marqueur matrimonial, pas un simple ornement. La Herzégovine a son jakičar, ceinture de femme mariée du milieu et de la fin du XIXe siècle : même fonction, autre nom. Et à Galicnik, la source du British Museum distingue elle-même la mariée du jour, avec sa chaîne de lires turques en or portée en sautoir, et la jeune épouse d'un à six ans de mariage, qui porte en plus la lourde ceinture à chaînes garnie de grosses pièces d'argent. Le costume avance avec la vie de la femme.

Le Musée ethnographique de Plovdiv ajoute une lecture protectrice que je trouve belle : la fonction du bijou est topographique. Les petites monnaies, perles et pierres des parures de tête protègent l'esprit ; les monnaies d'or et les parures pectorales protègent le souffle et le lait des jeunes mères ; les boucles et les ceintures protègent la fécondité et l'enfantement. Chaque zone du corps a son bijou-gardien.

Il reste une légende à défaire : l'argent aurait été imposé aux chrétiennes parce que l'or leur était interdit sous les Ottomans. C'est très répandu, et non étayé par les sources consultées. Les lois somptuaires ottomanes documentées portent sur les couleurs et les types de vêtements assignés aux non-musulmans, notamment des tons sombres, et l'édit de Gülhane de 1839 a supprimé ces différenciations légales. Aucune source institutionnelle n'énonce une interdiction de l'or visant spécifiquement les femmes chrétiennes. Le Musée national d'histoire de Sofia a consacré une exposition aux bijoux en or de Bulgarie des XVIe-XIXe siècles, période ottomane comprise, et la mariée de Galicnik portait bien une chaîne de lires turques en or. La prédominance de l'argent, et surtout des alliages cuivreux, s'explique par le coût et la disponibilité du métal, pas par une prohibition.

Et aujourd’hui, à l’établi

Qui porte du filigrane aujourd'hui, et comment ?

Des femmes qui ne se marient pas forcément à Galicnik. Le filigrane d'argent, cette fois réellement titré, se porte en boucles d'oreilles, en plastron léger sur une robe unie, en manchette. Les styles d'accessoires de l'Est et de l'Ouest de l'Europe se rejoignent sur ce point : une seule pièce ajourée, bien placée, suffit à habiller une tenue sobre.

Ce que je refuse, c'est de vendre du récit à la place du métal. Je dis à mes clientes ce que le bijou de leur grand-mère est vraiment, cuivre argenté ou argent, et que la valeur était dans les pièces. Cela rend le bijou plus vrai. Pour le porter sans l'alourdir, les conseils de mise en scène des bijoux valent pour le filigrane comme pour le reste.

Ce qu’il faut retenir

  • Le filigrane, c’est un fil d’argent de diverses épaisseurs, torsadé, soudé et ajouré, jusqu’à donner l’impression d’une dentelle tressée (définition du Musée folklorique de Ioannina).
  • Prizren fut un foyer d’esnafs de joailliers, avec 47 ateliers recensés en 1866 selon les sources locales, puis une usine de filigrane de plus de cent personnes créée en 1947 pour le marché yougoslave.
  • Prizren, Shkodër, Ulcinj, Ohrid, Ioannina et Chiprovtsi relèvent d’une même koinè technique de l’espace ottoman ; aucun pays n’a « inventé » le filigrane, attesté dès le IIIe millénaire avant notre ère en Mésopotamie.
  • Aucun filigrane balkanique n’est inscrit à l’UNESCO ; le Kosovo n’est pas membre de l’organisation ; l’inscription d’Ohrid concerne un site mixte, pas un artisanat.
  • La plupart des bijoux « en argent » des Balkans sont un alliage largement cuivreux (British Museum) ; la valeur se concentrait dans les monnaies montées, dont le thaler de Marie-Thérèse à 23,386 g d’argent fin.
  • Un thaler daté 1780 ne date rien ; une parure de mariée est cumulative, complétée au fil des décennies.
  • Le bijou appartenait à la femme : dot, capital personnel, marqueur de statut marital et gardien topographique du corps.

Le mot de la fin revient à l’orfèvre : « Le filigrane n’a pas de patrie, il a des ateliers. »

Questions fréquentes

Non. Aucun filigrane, aucune orfèvrerie ni bijouterie ne figure sur les listes du patrimoine immatériel, pour aucun pays des Balkans. Le Kosovo n'est d'ailleurs pas État membre de l'UNESCO : sa candidature a été rejetée en 2015 lors de la 38e Conférence générale, et il ne peut donc rien faire inscrire au titre de la Convention de 2003. Les mentions de « patrimoine immatériel » renvoient à des documents nationaux ou à des projets du PNUD.

Rarement. Le British Museum indique que la plupart des bijoux des Balkans des XIXe et début XXe siècles sont faits d'un alliage de base largement cuivreux, ne contenant que peu d'argent, blanchi par ajout d'arsenic, et néanmoins toujours appelé « argent ». La nizalka de Galicnik conservée à Londres est ainsi en cuivre argenté et en maillechort.

Aucun d'eux. La technique est attestée dès le IIIe millénaire avant notre ère en Mésopotamie, et le mot vient du latin filum et granum. Elle se pratique encore en Italie, au Portugal, à Malte, en Macédoine du Nord, en Albanie, dans les îles Ioniennes et en Grèce. Prizren en fut un foyer reconnu, non le berceau.

Une corporation de métier de l'espace ottoman. À Prizren, les joailliers étaient organisés en esnafs puissants, influents dans la vie sociale et économique de la ville ; le consul français E. Vit y recensait 47 ateliers d'orfèvrerie en 1866, d'après les sources locales.

Non. Depuis la mort de Marie-Thérèse en 1780, toutes les frappes du thaler portent cette date figée, quelle que soit l'année réelle ; la pièce a été refrappée jusqu'au milieu du XXe siècle et l'est toujours par la Monnaie de Vienne. Un thaler « 1780 » ne date rien.

À la femme. Le British Museum note que la nizalka de Galicnik faisait partie de la dot de la mariée ; chez les Albanais des Balkans, selon l'American Numismatic Society, l'or porté par la mariée lui appartenait en propre et pouvait être conservé en cas de divorce. Le bijou était un capital personnel, pas un simple ornement.

Le British Museum conserve le costume de mariée de Galicnik et sa nizalka ; le Musée national d'histoire de Sofia présente une collection « Bijoux XVIII-XX siècle » de plus de 9 000 pièces ; à Ioannina, le Musée de l'orfèvrerie d'argent, ouvert en septembre 2016 dans le château, expose l'orfèvrerie épirote du XVIIIe au XXe siècle.

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