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Histoire de bijoux
Rangs superposés de perles de corail rouge et pendentif de monnaie sur une chemise brodée

D'un pays à l'autre

Bijoux d'Ukraine : ce qu'une femme portait au cou et ce que cela disait

En Ukraine, la parure de cou se superpose, et chaque strate ajoute une information : l'âge, la fortune, le statut marital, la région. Corail importé, monnaie transformée en pendentif, croix coulées au laiton — le collier est un capital qu'on porte sur soi et un texte que le village entier sait lire.

  • Doukatch de Poltavapremière moitié du XIXe s. · argent à inserts de verre · région de Poltava
  • Chelest houtsoule2008 · laiton estampé · Houtsoulchtchyna
  • Doukatch d'argentseconde moitié du XVIIe s. · argent · Poltava
  • Perles de la Rus' de Kyivfouilles de 1949 · cristal de roche, cornaline, ambre · Kyiv
  • Zgarda houtsouleobjets dès le XVIIe s. · laiton ou cuivre coulé · Verkhovyna, Kosiv, Vyjnytsia

Il y a une façon paresseuse de regarder la parure ukrainienne : y voir de belles paysannes en chemise brodée, des coraux rouges sur fond blanc, une carte postale. Elle efface exactement ce qui rend ces objets intéressants — le fait qu’ils coûtaient cher, que tout le monde savait combien, et que le village entier lisait sur un cou l’âge, la fortune et la situation de celle qui passait.

La parure de cou ukrainienne fonctionne par superposition. On empile des rangs de perles, on ajoute une monnaie pendue au centre de la poitrine, on passe par-dessus un rang de croix coulées. Chaque strate apporte son information, et l’ensemble se lit avec une précision que le vêtement seul n’atteint pas.

Le namysto, un capital qu’on porte sur soi

Le namysto est le terme générique : une parure de cou à rangs de perles. Quand ces perles sont de corail, la langue populaire l’appelle aussi korali, monysto ou bousy, et les régions ont leurs noms propres — horali chez les Boykos, snip ou karali ailleurs selon les relevés dialectaux.

Le corail rouge se diffuse largement à l’époque cosaque, entre le XVe et le XVIIIe siècle. Il n’est pas local : il arrive de Méditerranée — les coraux d’Italie et de France sont les plus prisés — et de mer Rouge. Ce que porte une paysanne du Dniepr est donc un produit d’importation qui a traversé un continent, et son prix reflète ce trajet.

Le meilleur indice de ce que valait cette marchandise, ce n’est pas un chiffre : c’est la langue elle-même. L’ukrainien a développé un lexique du vrai et du faux appliqué au collier. On dit dobre namysto, le bon collier, ou chtchyre, ou pravdyve — le sincère, le véridique — pour le corail authentique. Et on dit dourne, faux mais aussi sot, pour l’imitation. Quand une langue se dote d’un vocabulaire de l’authenticité pour un objet, c’est qu’il existait un marché de la contrefaçon.

Quant au prix, il faut résister à la tentation du chiffre. Une formule circule partout — un collier valait une paire de boeufs — mais ses versions se contredisent d’une page à l’autre et aucune ne renvoie à une enquête ethnographique chiffrée, un inventaire notarié ou un prix de marché daté. La seule attestation nommée et datable est celle du voyageur allemand O. von Gunn, au XVIIIe siècle, rapportée par l’Encyclopédie de l’Ukraine moderne : les parures de cou des paysannes, écrit-il, coûtaient souvent plus cher que leur maison entière. Comparaison à une maison, sans nombre de rangs — c’est la seule chose qu’on puisse honnêtement écrire.

Le nombre de rangs servait de signal de fortune immédiat : la littérature spécialisée rapporte deux ou trois rangs chez les femmes pauvres, dix à quinze chez les plus aisées, sans qu’aucune enquête chiffrée fixe ces ordres de grandeur. Celles qui ne pouvaient pas suivre achetaient l’apparence : imitations de verre coloré, et celluloïd à partir de la fin du XIXe siècle. Ce dernier point sert à qui examine un objet aujourd’hui — un rang de perles en celluloïd n’est pas antérieur aux années 1870.

Rouge, blanc, sombre : le collier dit l’âge et la circonstance

L’idée que le corail rouge aurait été la parure quotidienne de toutes les Ukrainiennes, à tout âge, est une simplification qui tombe sur trois plans distincts.

L’âge, d’abord. La littérature spécialisée décrit le corail rouge comme une parure de jeune femme. Passé la trentaine, les femmes y renonçaient largement ; les plus âgées ne portaient plus que des teintes sombres. Le collier rouge marque l’âge nubile, pas la nationalité.

La circonstance, ensuite. Le port quotidien comportait nettement moins de rangs que le port festif, par crainte de briser les perles — un bris passant pour présage de malheur. On sortait la parure complète, on ne la portait pas aux champs.

La couleur, enfin. Le blanc ou le transparent remplaçait le rouge pendant le deuil et le carême. Le collier suit le calendrier liturgique comme il suit la biographie.

Un détail plus surprenant mérite qu’on s’y arrête : le corail passait pour un indicateur de santé, vif chez la femme bien portante, blanchissant quand elle tombait malade. La croyance a un support matériel. Le corail est une matière poreuse, qui se ternit réellement au contact prolongé de la sueur et des corps gras : un objet porté par une personne affaiblie, moins entretenu, changeait bel et bien d’aspect. L’observation était juste ; c’est l’inversion de la cause et de l’effet qui relève de la lecture symbolique.

Le doukatch, une monnaie transformée en bijou de poitrine

Le doukatch est un pendentif fait d’une monnaie, qu’on porte encore en collier aujourd’hui ou d’une médaille montée. Il se porte par-dessus tous les autres colliers, au centre de la poitrine, à la place la plus visible du costume. Et il se transmet — de mère en fille, ou en entrant dans la dot. C’est, de toute la parure ukrainienne, l’objet le plus explicitement social.

La même famille d’objets porte quatre noms. Doukatch et lytchman désignent la forme générale ; yahnous nomme le médaillon en coeur ; panahiyka, le médaillon-icône. Cette abondance lexicale dit une chose simple : l’objet circulait assez pour que chaque région ait eu besoin de le nommer.

Le mot vient du ducat. La pièce vénitienne, frappée à partir de 1284 et pesant environ 3,5 grammes, sert d’étalon international pendant des siècles — et son nom passe à l’objet qui l’imite. Le titre du métal, souvent cité dans les textes de vulgarisation, est en revanche numismatiquement douteux : mieux vaut s’en tenir à la date et au poids.

Sur la Rive gauche du Dniepr, le doukatch se surmonte d’un bant, noeud de ruban en métal. La littérature spécialisée en situe l’apparition fin XVIIe - début XVIIIe siècle et en fait une spécificité régionale : le bant est modeste ou absent dans l’ouest du pays. Un bant élaboré indique donc la région d’origine avant même que la porteuse ait ouvert la bouche.

Le matériau, lui, dit la fortune. Cuivre chez les pauvres, argent rehaussé de verres colorés chez les aisés. Les pierres précieuses restent exceptionnelles, hormis la turquoise et le corail — ce dernier bouclant la boucle avec le namysto qu’il surmonte.

Femme ukrainienne portant plusieurs rangs de corail rouge et un doukatch d'argent
Le doukatch s'accrochait au sommet des rangs de corail : cuivre chez les pauvres, argent rehaussé de verres colorés chez les aisés.

Les faces de ces médailles portent une iconographie religieuse dense — Résurrection, instruments de la Passion, icônes mariales — qui est ici un indice d’atelier et de datation, rien d’autre. Sur la croix et le bijou de dévotion comme objets religieux, bijoux-croix.fr traite spécifiquement la question.

Ni tout à fait monnaie, ni tout à fait médaille

Croire que tout doukatch est une pièce authentique percée et montée conduit à un contresens sur toute la chaîne de production.

Les matrices d’origine sont variées : ducats d’or, thalers de Marie-Thérèse, roubles russes, monnaies allemandes des XVIIe-XVIIIe siècles frappées à Mansfeld ou en Bavière, médailles d’ateliers monastiques. Mais dès le milieu du XVIIe siècle, la production locale de copies de médailles ouest-européennes est, selon la littérature spécialisée, largement répandue.

Un objet précis illustre le mécanisme mieux qu’un raisonnement. Un doukatch d’argent de Poltava, daté de la seconde moitié du XVIIe siècle, s’est révélé après attribution être la reproduction d’une médaille ouest-européenne non identifiée — et non une pièce authentique. Il avait été restitué en 1946 par la Banque d’État de l’URSS.

Cette production locale a ses capitales. Les centres d’orfèvrerie se forment au tournant des XVIIe-XVIIIe siècles à Nijyn, à Tchyhyryn, et dans les villages des régions de Poltava et de Tcherkassy. Les types régionaux portent le nom de leur centre : le veremiivsky, bant-broche chargé de verres colorés ; le loubensky ; le nijynsky ; le tcherkassky, dont le bant prend une forme de fleur et associe verres rouges et verts. Nommer un doukatch, c’est nommer un atelier.

S’ajoutent les koronatky, médailles de couronnement pontifical d’icônes mariales apparues au début du XVIIIe siècle. Puis, au XIXe, des copies de la médaille de couronnement de Catherine II de 1762 connaissent une popularité durable.

C’est cette dernière strate qui explique la fin de l’objet, et l’explication vaut mieux que le vague habituel sur les changements de mode. Après la révolution, le port cesse massivement : une effigie couronnée sur la poitrine était devenue un signe politique intenable. L’objet n’est pas mort d’indifférence, il est mort de ce qu’il représentait.

La zgarda houtsoule : du laiton coulé, pas du filigrane

Dans les Carpates, la parure de cou change de matière et de logique. La zgarda est un collier de croix coulées en laiton ou en cuivre, enfilées sur un à trois rangs, sur une lanière de cuir, un cordon ou un fil métallique.

Deux éléments structurent la pièce, et tous deux sont systématiquement mal compris. Les peremijky sont des tubes et des spirales d’écartement, placés entre les croix pour les tenir à distance : ce ne sont pas des ornements, c’est de l’espacement. La tchepraga est un fermoir — deux disques ornementaux dont l’un porte un crochet et l’autre une boucle, de la même famille que les fermoirs de vêtement, dont ils ne diffèrent que par un diamètre plus petit. La lire comme un pendentif ou un médaillon central, comme le font couramment les descriptions commerciales, revient à confondre la structure et le décor.

La zgarda n’est pas non plus une parure exclusivement féminine, contrairement à ce que laisse croire une littérature marchande qui s’adresse à une clientèle de femmes. La littérature spécialisée rapporte qu’elle était à l’origine portée par les deux sexes, avec des formes distinctes : version masculine à trois à cinq faisceaux de fil portant chacun dix à quinze pièces, version féminine à croix coulées sur un à trois rangs. Ce sont ensuite les femmes qui ont adopté la parure masculine, portée par-dessus leurs propres bijoux, pour afficher leur statut d’épouse de gazda — de maître de maison, de propriétaire. C’est peut-être le plus bel exemple de tout ce dossier : un bijou qui annonce à la fois une situation matrimoniale et une assise foncière. La sobriété qui règle aujourd’hui les accessoires masculins est donc une convention récente, et non une constante du vestiaire d’homme.

Certaines zgardy portent un halbyn, pièce d’argent ou d’or placée au centre. Les versions à halbyn d’or se rencontrent surtout, selon la littérature spécialisée, dans les villages roumains des environs de Storojynets et de Hlyboka — rappel utile que cet objet est transfrontalier et non strictement ukrainien.

L’étymologie du mot reste disputée, et il faut le dire ainsi. La dérivation le plus souvent retenue, par le Dictionnaire étymologique de la langue ukrainienne comme par les travaux linguistiques ultérieurs, la rattache au roumain zgardă, collier, d’origine elle-même incertaine — on évoque un substrat dace ou paléobalkanique, avec l’albanais shkardhë comme comparaison. D’autres pistes circulent : gherdan, le polonais garda. Aucune ne s’impose. Et il faut se garder d’un raisonnement fréquent, qui déduit de l’étymologie une fonction protectrice puis retient l’étymologie parce qu’elle colle à cette fonction : le cercle ne prouve rien.

Que la zgarda ait été réputée protectrice, c’est autre chose, et cela se documente autrement. La littérature spécialisée rapporte que cette vertu s’attachait surtout aux pièces commandées spécialement, ensuite transmises aux enfants. La protection tient à la commande et à la transmission, pas au nom de l’objet. Sur la croix comme forme religieuse et sur ce que l’Église en a fait, bijoux-croix.fr prend le relais.

Mosiajnytstvo : le métier, ses gestes, ses dynasties

Le mosiajnytstvo désigne le travail artistique des métaux non ferreux dans les Carpates ukrainiennes. Le mot vient de mosiaj, qui nomme le laiton en houtsoule — le matériau donne son nom au métier.

Ses techniques sont explicites et forment le meilleur démenti à la confusion la plus répandue sur ces objets. Il y a la fonte, le sypannia, geste de base ; le forgeage à froid et à chaud ; la gravure ; le repoussé ; l’incrustation de métaux contrastants ; le travail du fil. Ni filigrane soudé ni émail cloisonné, contrairement aux traditions russes du skan et de la finift. Les croix de zgarda sont coulées, pas assemblées en fils soudés. Le fil existe dans l’atelier houtsoule, mais il y fabrique des chaînes, des spirales d’écartement et des supports d’enfilage : de la structure, jamais un décor ajouré.

Le répertoire de production dépasse le bijou : croix et zgardy, bagues, kovtky et tchiltsia, doukatchi, mais aussi tabatières, couteaux et haches cérémonielles, les bartky. Le mosiajnyk est un métallurgiste avant d’être un bijoutier. Parmi ses objets, les chelesty — grelots de laiton estampés en deux hémisphères assemblés — donnent une idée de la finesse du geste.

Mains d'un artisan houtsoul coulant du laiton dans un moule sur un établi d'atelier
Le mosiajnyk houtsoul coulait le laiton en moules : bagues, grelots et pièces de zgarda sortaient du même atelier.

Les alliages varient : la littérature spécialisée mentionne le bakount, alliage de cuivre, d’étain et d’argent, ainsi que le maillechort et parfois l’argent pur. Deux bornes chronologiques circulent qu’il ne faut pas confondre : le métier est attesté à partir de la fin du XVIIIe siècle, alors que des objets conservés remontent au XVIIe. On date une profession organisée d’un côté, des pièces de l’autre.

Le mosiajnytstvo est un métier héréditaire, concentré dans quelques villages — Richka, Broustoury, Poutyla — et porté par des dynasties nommées : Doutchak, Medvidtchouk, Fediouk. Une lignée se documente sur quatre générations vivantes : Fedir Chmadiouk, né le 8 mars 1937 à Broustoury, appartient à la dynastie Doutchak attestée depuis le milieu du XIXe siècle ; son petit-fils Nazariy et son arrière-petit-fils Vitaliy Haborak poursuivent le métier. Que la chaîne tienne encore n’a rien d’évident : après la Première Guerre mondiale l’artisanat recule vite, et en 1938 il ne subsiste plus que dans cinq villages, contre des dizaines d’artisans par village au début du XXe siècle.

La reconnaissance institutionnelle est récente. En juin 2025, le mosiajnytstvo a été inscrit au Registre national ukrainien du patrimoine culturel immatériel, pour les raions de Verkhovyna, Kosiv, Kolomyia, Nadvirna, Vyjnytsia et Rakhiv. C’est un registre national, géré par le ministère ukrainien de la Culture, et non une liste de l’UNESCO — précision nécessaire tant la confusion est fréquente, d’autant que la céramique peinte de Kossiv, elle, y figure bien et vient de la même ville que des ateliers de laiton.

Un dernier élément, presque inédit en français : les motifs ornementaux portent des noms vernaculaires précis — kryvoulka, holovkate, otchkate, hrabelky, pidkivky, vitriatchok, drabynky, sokyrky, boron, roji — désignant chacun une figure gravée identifiable. Un vocabulaire de cette densité n’apparaît pas dans un artisanat marginal.

Avant le corail : la profondeur archéologique

Le corail arrive tard. Avant lui, la parure de cou existait déjà, avec d’autres matières, et les fouilles le montrent sans ambiguïté.

Dans la Rus’ de Kyiv, on travaille la cornaline, le cristal de roche, l’ambre et le verre coloré. Un ensemble le documente remarquablement : les fouilles de 1949, menées dans la propriété d’un marchand kyivien, ont livré 1 274 perles de cristal de roche, 65 perles de cornaline rouge, et environ huit kilogrammes d’ambre du Dniepr. Huit kilogrammes — c’est un stock marchand, pas une garde-robe. La parure était aussi une réserve de valeur.

Le verre est produit en Rus’ dès le début du XIe siècle, et les perles de verre coloré se diffusent largement au XIIe. À partir du XVIe siècle vient la mode des perles fines. Les plus chères, dites perles de la mer de Hourmyj — le golfe Persique — transitent par Kaffa : les grosses se vendent à l’unité, les petites au poids. Les portraits des princesses Sofia et Beata Ostrozka, qui montrent cinq à dix rangs superposés, confirment le niveau d’ostentation atteint.

Le namysto de perles de verre a ses propres familles, désignées selon les régions : sylianka, herdan, kryzy. La Podolie orientale travaillait la nacre en balamouty, doublés d’imitations argentées appelées louskavka. Les perles centrales se rehaussaient de poukhvytsi, perles de métal intercalées, et de darmovyssy, anneaux d’argent. En Boukovyne, la salba poussait la logique du métal jusqu’au bout : un tissu couvert de douze rangs ou plus de pièces d’argent. L’ancêtre direct de la zgarda à monnaies.

Les collections, et ce qu’elles permettent de vérifier

Ce qui distingue un dossier documenté d’une compilation, c’est la possibilité d’aller voir l’objet.

La Trésorerie du Musée national d’histoire d’Ukraine conserve un doukatch de Poltava de la première moitié du XIXe siècle, en argent à inserts de verre, monté sur médaille : au recto une Résurrection, au verso un ange portant les instruments de la Passion. Un exemplaire typique de la région, où l’assemblage argent-verre situe le niveau de fortune de sa propriétaire.

Le musée de Kolomyia, dédié à l’art populaire houtsoule, offre le meilleur point d’observation sur le mosiajnytstvo. Son histoire est instructive : créé en 1926 à l’initiative de la communauté locale, il n’ouvre au public que le 31 décembre 1934, l’autorisation lui ayant été longtemps refusée par les autorités polonaises, et n’obtient le statut national qu’en 2009. Le volume de ses fonds varie selon les sources, entre une estimation d’environ cinquante mille objets et un chiffre nettement plus bas qui correspond vraisemblablement aux pièces exposées : mieux vaut ne pas trancher.

On y trouve un chelest de 2008, dû à Roman Tafiytchouk, en laiton estampé en deux hémisphères et fil torsadé, organisé en deux rangées — onze grelots en bas, cinq en haut. Une pièce de ce type prouve qu’on parle d’un métier vivant, et non d’un artisanat reconstitué.

Pour la documentation d’ensemble, l’ouvrage de Hanna Vrochynska, Ukrainski narodni jinotchi prykrassy XIX - potchatkou XX stolit, publié à Kyiv chez Rodovid en 232 pages, reste l’entrée la plus accessible. Il a été illustré grâce aux collections prêtées par le Musée d’ethnographie de Lviv, le Musée Ivan Hontchar, le Musée historique de Tchernihiv et des collectionneurs privés. Il en existe une première édition en 2007 et une seconde en 2008.

Ce que ce fil laisse de côté

Une réserve pour finir, qui vaut mieux qu’un silence, et qui porte sur trois points.

Le prix, d’abord. Aucune donnée chiffrée vérifiable n’existe pour ces parures : ni inventaire notarié dépouillé, ni série de prix de marché, ni enquête ethnographique chiffrée. Le seul témoignage exploitable, celui de von Gunn, est qualitatif. On peut dire que ces objets étaient chers ; on ne peut pas dire combien, et les chiffres qui circulent sont des reprises les uns des autres.

La forme des croix de zgarda, ensuite. Leur morphologie — proportions, typologie des bras, variantes régionales — n’est pas documentée de façon publiable dans l’état des sources réunies ici. La décrire supposerait de travailler sur une photographie de catalogue muséal précisément référencée, objet par objet.

Le contemporain, enfin. Ce dossier s’arrête au début du XXe siècle, à la seule exception de la continuité artisanale carpatique. Ce que sont devenus le corail, le doukatch et la zgarda depuis 1991 demanderait une enquête neuve, et mérite mieux qu’une conclusion plaquée.

Reste ce qui tient. Pendant plusieurs siècles, dans un pays où l’écrit touchait peu de monde, le cou d’une femme a fonctionné comme une pièce d’identité lisible à dix pas — une technologie de l’information faite de corail importé, de monnaie percée et de laiton fondu au village.

Questions fréquentes

Aucun chiffre fiable ne circule. La seule attestation nommée et datable est celle du voyageur allemand O. von Gunn, au XVIIIe siècle, citée par l'Encyclopédie de l'Ukraine moderne : les parures de cou des paysannes coûtaient souvent plus cher que leur maison entière. La comparaison porte donc sur une maison, pas sur une paire de boeufs — formule répandue mais instable, dont les versions se contredisent et qui ne renvoie à aucune enquête chiffrée, aucun inventaire notarié, aucun prix de marché daté.

Souvent non. La littérature spécialisée rapporte que la production locale de copies de médailles ouest-européennes est largement répandue en Ukraine dès le milieu du XVIIe siècle, à quoi s'ajoutent les médailles d'ateliers monastiques, les koronatky et les imitations de laiton bon marché adoptées au XIXe siècle. Un doukatch est donc souvent un objet fabriqué en imitation d'une monnaie — ce qui n'ôte rien à son authenticité ethnographique.

Non. Selon la littérature spécialisée, elle était à l'origine portée par les deux sexes, avec des formes distinctes : la version masculine comporte 3 à 5 faisceaux de fil portant chacun 10 à 15 pièces, la féminine des croix coulées sur 1 à 3 rangs. Ce sont ensuite les femmes qui ont adopté la parure masculine par-dessus leurs propres bijoux, pour afficher leur statut d'épouse de gazda.

Les sources se contredisent et mieux vaut le dire que trancher. Olha Frassyniouk, du Musée des trésors historiques, situe l'apparition du terme dans les sources écrites au tournant des XVIe-XVIIe siècles ; un média régional de Poltava, s'appuyant sur d'autres matériaux, la place au milieu du XVIIIe siècle pour le sens de bijou. L'écart tient à ce que l'on date : le mot, l'objet, ou l'objet à bant. Est en revanche mieux établi que le bant métallique apparaît fin XVIIe - début XVIIIe siècle, et que les centres d'orfèvrerie se forment au tournant des XVIIe-XVIIIe siècles.

Non, et la confusion est tenace. Le mosiajnytstvo repose sur la fonte, le forgeage à froid et à chaud, la gravure, le repoussé et l'incrustation de métaux contrastants : les croix de zgarda sont coulées, pas assemblées en fils soudés. Le travail du fil existe bien, mais il sert la structure — chaînes, spirales d'écartement, supports d'enfilage — jamais le décor ajouré. Le matériau de référence est le laiton.