
Porter
Le collier de monnaies, une parure en mouvement
Avant de devenir un motif de mode, la monnaie portée appartenait à des parures de mariage, de fête et de statut. La porter aujourd'hui demande de regarder sa construction, son poids et son histoire, sans réduire l'objet à un simple collier.
- Objetnizalka de Galičnik · début du XXe siècle
- Monturecuivre argenté et maillechort
- Composition23 monnaies bulgares et serbes
- Port historiquemariage, puis fêtes
- InventaireBritish Museum Eu1997,04.138
Le collier de monnaies attire d’abord l’œil par sa répétition : disques alignés, reflets irréguliers, profils et inscriptions rendus parfois presque illisibles par l’usure. Dès que le corps bouge, une autre qualité apparaît. Les pièces se chevauchent, frappent la chaîne ou le tissu et produisent un son léger ou dense selon leur nombre. La parure ne se contente pas d’occuper la poitrine : elle accompagne la démarche.
Mais « collier de monnaies » est une expression trop étroite pour rendre compte de tous les ports historiques. Dans les Balkans, des monnaies pouvaient descendre d’une ceinture. En Ukraine, un médaillon inspiré d’une monnaie occupait le centre d’un ensemble de colliers. Certaines parures formaient un rang unique ; d’autres associaient chaînes, pièces, rosettes et éléments suspendus. Le cou n’était donc qu’un emplacement parmi d’autres.
Porter aujourd’hui une telle pièce ne suppose pas de reconstituer un costume. Il faut plutôt comprendre ce que l’objet fait sur le corps : où se trouve son poids, comment il se déplace, quelle surface il couvre et quelle place il laisse aux autres ornements. Le guide du port historique des bijoux permet de replacer ces choix dans des usages qui distinguaient mariage, fête, âge et statut matrimonial.
Avant le collier, une parure de mariage et de fête
La nizalka documentée par le British Museum est une chaîne de monnaies provenant de Galičnik, en Macédoine. Datée du début du XXe siècle, elle mesure 72 cm et comporte 23 monnaies bulgares et serbes, ainsi que des rosettes en filigrane. Trois crochets la fixaient sur la ceinture haute. Le crochet central portait les armoiries royales serbes ; les deux crochets latéraux étaient en filigrane d’argent.
Cette disposition change notre manière de regarder l’objet. La nizalka ne tombait pas depuis la nuque : elle partait de la taille. Les monnaies suspendues à une lourde chaîne soulignaient la ceinture et se mettaient en mouvement avec le bassin. L’objet appartenait à la dot de la mariée. D’après le musée, il était porté lors du mariage, puis à l’occasion des fêtes.
Le costume nuptial de Galičnik associait plusieurs formes de monnaies portées. La mariée avait une lourde ceinture d’argent ou de métal, appelée nitalka, dont les chaînes pendantes recevaient de grosses monnaies d’argent. Autour du cou, une chaîne de lires turques en or se portait en sautoir. La monnaie pouvait ainsi former une ligne verticale sur le buste tout en animant la taille.
Cette superposition n’était pas un simple effet d’abondance visuelle. Les éléments précieux ou monétaires appartenaient à un ensemble nuptial et rendaient visible une dot. La nizalka conservée au British Museum montre cependant que cette valeur ne doit pas être cherchée uniformément dans toute la matière : les monnaies et la monture n’ont pas nécessairement la même composition.
Les parures balkaniques de filigrane et de monnaies éclairent cette coexistence entre chaîne, ceinture, pièces suspendues et éléments travaillés. Elles rappellent aussi qu’une forme dite traditionnelle peut emprunter ses monnaies à plusieurs États et plusieurs périodes.
Une parure construite par additions
La nizalka de Galičnik rassemble des monnaies datées de 1882 à 1938. Ces dates ne décrivent pas un objet fabriqué en une seule fois avec un lot homogène. Elles font apparaître une construction cumulative : la parure a pu être complétée, remontée ou adaptée au fil du temps. Les pièces les plus récentes empêchent, en tout cas, de présenter l’ensemble comme une composition demeurée identique depuis des siècles.
Le modèle de « l’ensemble immuable » doit donc être écarté. Une parure traditionnelle n’est pas nécessairement une capsule intacte, close à la date supposée de sa création. Elle peut enregistrer des apports successifs, les moyens d’une famille, la circulation des monnaies et les changements politiques lisibles dans les effigies ou les inscriptions.
| Objet | Port documenté | Époque ou dates | Matières et éléments | Source |
|---|---|---|---|---|
| Nizalka de Galičnik | Fixée à la ceinture haute ; mariage puis fêtes | Début du XXe siècle ; monnaies datées de 1882 à 1938 | Cuivre argenté, maillechort, 23 monnaies bulgares et serbes, rosettes en filigrane | British Museum |
| Nitalka de mariée | Ceinture à chaînes pendantes | Début du XXe siècle | Argent ou métal, grosses monnaies d’argent | British Museum |
| Chaîne de lires turques | Sautoir autour du cou | Début du XXe siècle | Monnaies d’or | British Museum |
| Doukatch ukrainien | Au centre de la poitrine, par-dessus les autres colliers | Datation générale non tranchée par les sources fournies | Médaillon ou imitation de monnaie, souvent associé à un bant | Centre Ivan Hontchar ; Olha Frassyniouk |
| Zgarda à monnaies | Parure portée historiquement par les hommes et les femmes | Époque non précisée par nos sources | Faisceaux portant des monnaies pour la forme masculine documentée | Source ukrainienne, fait formulé avec prudence |
L’accumulation transforme également l’équilibre du bijou. Ajouter une monnaie ne modifie pas seulement sa valeur visible. Cela ajoute du poids, resserre parfois l’espacement et change le son. Deux parures de même longueur peuvent ainsi avoir des comportements très différents selon le diamètre des pièces et la liberté laissée à chaque suspension.
Aujourd’hui, cette logique cumulative peut inspirer une composition, mais elle ne justifie pas de transformer une pièce ancienne. Sur une création contemporaine, le nombre de rangs relève d’un choix de silhouette. Sur un objet patrimonial, les différences de monnaies, de patine et d’attaches appartiennent à son histoire matérielle.
L’« argent » de la monture et la valeur des monnaies
L’apparence blanche d’un bijou balkanique ne prouve pas qu’il soit en argent massif. Le British Museum précise que la grande majorité des bijoux balkaniques dits « en argent », au XIXe et au début du XXe siècle, était réalisée dans un alliage de base largement cuivreux, avec de faibles quantités d’argent. Leur blancheur pouvait être renforcée par l’ajout d’arsenic, sans que l’usage cesse de les désigner comme de l’« argent ».
La nizalka en donne une confirmation concrète. Sa monture est en cuivre argenté et en maillechort, non en argent massif. Les monnaies concentraient la valeur monétaire, tandis que la chaîne et ses ornements assuraient la structure, le rythme et la fixation à la ceinture. Confondre leur apparence revient à effacer la hiérarchie matérielle interne de la parure.
Trois précautions de vocabulaire s’imposent donc :
- ne pas appeler automatiquement « argent massif » une chaîne ancienne de couleur blanche ;
- distinguer la monture, les crochets, les rosettes et les monnaies ;
- ne pas déduire la matière d’une pièce à partir de son seul éclat ou de sa patine.
Cette distinction ne diminue pas l’intérêt de l’objet. Une monture en alliage cuivreux peut documenter une technique, un usage et un système d’attache avec autant de précision qu’une monture en métal précieux. Elle permet surtout de comprendre comment une parure rendait les monnaies visibles sans consacrer la même quantité de métal de valeur à toutes ses parties.
Dans une tenue contemporaine, ces différences produisent aussi une variété de tons. Une chaîne grisée, une monnaie plus claire et une rosette assombrie ne forment pas un défaut d’uniformité : elles rendent perceptibles les matières et les usages distincts. Chercher à égaliser artificiellement toutes les surfaces ferait disparaître une partie de cette lecture.
Du doukatch à la zgarda : plusieurs places sur la poitrine
En Ukraine, le doukatch occupait une position centrale sur la poitrine. Il se portait par-dessus les autres colliers et pouvait être transmis de mère en fille ou entrer dans la dot. Ce placement supérieur dans l’ordre visuel ne signifie pas forcément qu’il était le rang le plus proche du cou : il était disposé pour demeurer visible au centre de l’ensemble.
Le doukatch ne doit pas être défini trop rapidement comme une pièce monétaire ancienne simplement percée. Les sources ukrainiennes documentent aussi des reproductions locales de médailles occidentales et des imitations. Certaines formes étaient accompagnées d’un bant, un élément ornemental qui amplifiait la présence du médaillon. Son authenticité ethnographique ne dépend donc pas de l’authenticité numismatique de son motif.
La zgarda invite à une autre correction. Selon les sources ukrainiennes, elle aurait d’abord été portée par les hommes comme par les femmes. Les femmes auraient ensuite adopté par-dessus leurs propres bijoux une forme masculine à monnaies afin de signaler leur statut d’épouse de gazda, c’est-à-dire de propriétaire terrien. Cette évolution demeure à formuler avec prudence, car le dossier la classe comme probable.
Lorsqu’une zgarda comporte des éléments religieux, cette dimension sort du sujet profane traité ici ; elle est présentée séparément dans le dossier consacré aux traditions ukrainiennes sur bijoux-croix.fr. Pour le port du collier de monnaies, l’essentiel est de retenir que la parure n’était ni exclusivement féminine dès l’origine, ni dépourvue de signification sociale.
Ces exemples interdisent de ramener toutes les monnaies portées à une forme unique. Entre la ceinture macédonienne, le sautoir de lires, le doukatch central et la zgarda à rangs, la monnaie peut être :
- suspendue en ligne à la taille ;
- descendue en sautoir sur le buste ;
- isolée comme centre d’un ensemble de colliers ;
- répétée sur plusieurs faisceaux ou plusieurs rangs.
Pour une tenue actuelle, cette diversité ouvre plusieurs possibilités sans prétendre reproduire les fonctions anciennes. On peut reprendre une position sur le corps, une longueur ou un principe de répétition. On ne transpose pas pour autant la dot, le statut d’épouse ou l’usage nuptial qui donnaient autrefois sens à l’objet.
Le piège du thaler marqué « 1780 »
Une grande pièce portant la date 1780 peut donner au collier une apparence immédiatement ancienne. Dans le cas du thaler de Marie-Thérèse, cette impression ne fournit pourtant aucune datation fiable. Après la mort de l’impératrice, les frappes postérieures ont continué de porter la date fixe de 1780.
La date visible ne prouve donc pas que la monnaie a été frappée au XVIIIe siècle. Elle ne prouve pas davantage que le collier ou la ceinture a été monté à cette époque. Le Musée numismatique d’Athènes confirme que le thaler a été refrappé à de nombreuses reprises jusqu’au milieu du XXe siècle.
Il faut séparer trois temporalités :
- la date inscrite dans le motif de la monnaie ;
- la période réelle de sa frappe ;
- le moment où elle a été percée, suspendue ou intégrée à la parure.
Ces trois moments peuvent coïncider, mais rien ne permet de le supposer sans examen documentaire. L’article consacré au thaler « 1780 » dans les parures détaille ce problème de date ; pour le port contemporain, une règle suffit : ne pas faire de l’inscription un certificat d’ancienneté.
La prudence vaut aussi pour les récits attachés au collier. Une monnaie très usée peut avoir longtemps circulé avant d’être montée, ou s’être usée au contact des autres pièces. Nos sources ne permettent pas de trancher à partir de l’usure seule. Mieux vaut décrire ce qui se voit que reconstruire une histoire individuelle sans preuve.
Composer une tenue sans déguiser l’objet
Un collier de monnaies possède déjà une surface graphique forte. Sur une robe unie, ses contours se détachent sans concurrence avec un imprimé. Le noir, les teintes sombres ou une couleur mate font ressortir les reliefs et les différences de patine ; il s’agit d’une proposition de style, non d’une règle historique.
Le sautoir convient à une chaîne longue dont le poids reste stable et dont les éléments ne se retournent pas constamment. Placé sur une encolure simple, il dessine un axe vertical. Si les monnaies sont réparties sur plusieurs rangs, mieux vaut laisser libre le haut de la poitrine plutôt que d’ajouter d’autres colliers volumineux.
Un rang unique produit une ligne plus lisible et laisse davantage de place aux boucles d’oreilles ou aux bracelets. Plusieurs rangs créent une masse plus dense, plus proche de la logique cumulative des parures festives. Dans les deux cas, la décision doit tenir compte du poids réel plutôt que de la seule apparence.
À la ceinture, une chaîne de monnaies rappelle directement la nizalka macédonienne. Sur un vêtement contemporain, elle peut être posée sur une robe droite ou autour d’une veste sobre, à condition que ses crochets et son montage aient été conçus pour cet usage. Une pièce ancienne ne doit pas être forcée sur une taille ni retenue par une épingle improvisée.
Avant de choisir la silhouette, quelques essais simples permettent d’observer le comportement du bijou :
- marcher quelques pas pour entendre le niveau sonore des monnaies ;
- s’asseoir afin de vérifier que le pendentif central ne heurte pas une boucle ou un bouton ;
- tourner le buste pour voir si les rangs s’emmêlent ;
- contrôler que le poids ne tire ni sur la nuque ni sur un point fragile du vêtement ;
- éviter d’associer plusieurs pièces lourdes qui se frappent entre elles.
Le son mérite une attention particulière. Dans un espace calme, un collier très articulé reste audible à chaque déplacement. Ce caractère peut être recherché lors d’une occasion, mais devenir gênant dans un contexte où l’on souhaite une présence discrète. Le choix d’un seul rang réduit généralement les contacts, sans les supprimer.
Le guide pour porter l’argent ethnique aujourd’hui prolonge cette réflexion à l’échelle de toute la tenue. Ici, le principe le plus sobre consiste à laisser le collier définir le centre visuel, puis à limiter les accessoires qui répètent déjà son volume, son éclat ou son mouvement.
Respecter une pièce ancienne dans le port présent
Porter un bijou ancien expose sa structure à des tensions que l’objet de musée ne subit plus. Les monnaies tirent sur leurs anneaux ; les anneaux sollicitent la chaîne ; les crochets concentrent le poids sur quelques points. Une parure cumulative peut en outre réunir des éléments d’âges et de résistances différents.
Respecter l’objet signifie d’abord ne pas le modifier pour l’adapter à une tenue. Il ne faut ni percer une nouvelle monnaie, ni raccourcir une chaîne en coupant un élément, ni souder ensemble des parties mobiles, ni déplacer une rosette afin d’obtenir une symétrie moderne. Les irrégularités du montage peuvent précisément témoigner des additions successives.
Si le système d’attache ne convient pas, le renoncement au port est préférable à une transformation irréversible. Une pièce peut être regardée, documentée et conservée sans devenir un accessoire quotidien. Cette limite n’est pas contradictoire avec le plaisir de la parure : elle reconnaît simplement que certains objets portent une histoire matérielle plus fragile que leur présence visuelle ne le laisse penser.
Pour une composition libre, un collier contemporain inspiré de monnaies permet davantage de choix de longueur et de rangs. Pour une pièce ancienne, le vêtement doit s’adapter à l’objet, non l’inverse. Une encolure sans boutons saillants, une étoffe suffisamment stable et l’absence d’autres chaînes susceptibles de s’accrocher réduisent les contraintes.
Le collier de monnaies se porte alors avec une forme de retenue. Non parce qu’il faudrait neutraliser sa présence, mais parce que sa répétition, son poids et son son suffisent. À la taille comme sur la poitrine, il demeure ce qu’il a longtemps été : une parure qui ne sépare pas l’image du corps en mouvement.
Questions fréquentes
Non. Le British Museum indique que la plupart des bijoux balkaniques appelés « argent » étaient constitués d'un alliage de base largement cuivreux. La nizalka de Galičnik qu'il conserve est précisément faite de cuivre argenté et de maillechort.
Non. Le thaler de Marie-Thérèse a conservé la date fixe de 1780 lors des frappes postérieures à la mort de l'impératrice. Cette inscription ne suffit donc pas à dater la monnaie elle-même, encore moins son montage en parure.
Selon la notice du British Museum, cette chaîne de monnaies était fixée à la ceinture haute par trois crochets. Elle appartenait à la dot de la mariée et se portait au mariage, puis lors des fêtes.
Le Centre national de culture populaire Ivan Hontchar documente un port central sur la poitrine, par-dessus les autres colliers. Le doukatch pouvait se transmettre de mère en fille ou entrer dans la dot.
Ce choix de style rappelle le port historique de certaines chaînes macédoniennes. Il convient toutefois de n'utiliser que les attaches existantes et de renoncer au port si le textile, les crochets ou les anneaux paraissent fragiles.
Les monnaies et pendeloques librement articulées se touchent lorsque le corps marche ou se tourne. Ce son dépend du nombre d'éléments, de leur espacement et du montage ; il fait partie de l'expérience matérielle de la parure.
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