
Patrimoine
Le saukele, un an de parure : la coiffe qui racontait la vie d'une mariée kazakhe
Haute coiffe conique de velours rouge, chargée de cornalines, de corail et de pendeloques d'argent, le saukele n'était porté qu'une année environ. Il ouvrait pourtant une suite de coiffes qui, du mariage à la maturité, disait à tous où en était une femme de sa vie. Enquête sur un objet dont les chiffres circulent souvent déformés.
- Objetsaukele du Musée d'Omsk · fin XIXe-début XXe s. · laine, verre, corail, métal, soie, lin
- Hauteurs mesuréescalottes de 31 à 45 cm (Kunstkamera) · 70 cm pour les plus hauts
- Valeur documentéeenviron 1 000 roubles, soit une centaine de chevaux
- Duréecommandé un an à un an et demi avant les noces · porté environ un an
- Collectionplus de 14 000 bijoux, Musée central d'État du Kazakhstan
Il existe des bijoux que l’on porte toute une vie et d’autres que l’on ne porte qu’une saison. Le saukele appartient à la seconde catégorie, et c’est ce qui le rend si parlant. Cette haute coiffe conique de la mariée kazakhe, rouge, brodée, chargée de pierres et de pendeloques d’argent, se commandait plus d’un an avant les noces et ne restait sur la tête de la jeune femme qu’une année environ. Puis elle cédait la place à une autre coiffe, puis à une autre encore. Lire le saukele, c’est donc lire un calendrier : celui de la vie d’une femme, tel que sa communauté le rendait visible à tous.
Cet article s’appuie sur les travaux d’Inga Stasevich, chercheuse au Musée d’anthropologie et d’ethnographie Pierre-le-Grand (la Kunstkamera, à Saint-Pétersbourg), sur la fiche officielle d’un saukele conservé au Musée d’histoire et d’études régionales d’Omsk, publiée par le ministère russe de la Culture, et sur les inventaires de musées qui ont mesuré et décrit ces objets. Il s’attache aussi à démonter deux chiffres qui circulent partout : les « 70 cm » de hauteur et les « 5 000 roubles » de valeur. Ni l’un ni l’autre ne résiste aux sources. Pour situer le saukele dans le paysage plus large des parures de la région, le guide consacré aux bijoux d’Asie centrale, de l’Ouzbékistan au Kazakhstan donne le cadre général.
Une coiffe commandée avant d’être promise
Le premier trait du saukele tient à son calendrier de fabrication. D’après Inga Stasevich, la coiffe était commandée un an à un an et demi avant le mariage. Ce délai n’a rien d’une coquetterie : la fiche du Musée d’Omsk, qui décrit un exemplaire de la fin du XIXe ou du début du XXe siècle, indique que les joailliers coulaient, estampaient ou ciselaient les pièces métalliques, et conclut d’une phrase que nous reproduisons dans sa formulation confirmée :
En règle générale, la fabrication d’un saukele demandait une année entière.
Une année de travail, donc, pour un objet que l’on porterait environ une année. La symétrie est frappante et elle dit l’essentiel : le saukele n’était pas un accessoire de cérémonie, mais un investissement familial de longue haleine dont la valeur se mesurait en temps autant qu’en matière.
Ce que l’on assemblait pendant cette année, la même chercheuse le décrit avec précision. Le saukele est monté sur une calotte intérieure matelassée, de forme trilobée. Cette structure est recouverte d’un textile de couleur toujours rouge, drap, velours ou soie, couleur que Stasevich lit comme le symbole de la fertilité et de la période de fécondité de la femme. La base est en feutre blanc, matériau alors jugé de qualité et coûteux. Sur cet ensemble viennent les garnitures : pierres serties, perles, corail, plaques et pendeloques de métal. Les matériaux relevés sur l’exemplaire d’Omsk donnent une idée concrète de cette superposition :
- laine, pour la structure et le revêtement ;
- verre, en cabochons ou en perles, aux côtés des pierres ;
- corail, dont on verra plus bas la fonction symbolique ;
- métal, pour les plaques, les pendeloques et les garnitures ;
- fils de soie et lin, pour la broderie et les coutures.
La fiche d’Omsk mentionne pour cette pièce des dimensions de 210 sur 125 cm, sans préciser ce que ces mesures englobent. Ce chiffre ne désigne donc pas la hauteur d’une coiffe portée sur la tête, et nous nous garderons d’en tirer une conclusion que la source elle-même ne donne pas. Nous reviendrons sur les hauteurs réellement mesurées.
De la mariée à la mère : la coiffe comme calendrier
Le saukele n’a de sens que dans une suite. Stasevich, complétée par le portail kazakh e-history.kz, décrit la séquence : la jeune femme porte le saukele environ un an, jusqu’à la naissance de son premier enfant ; la coiffe est alors remplacée par le zhelek ; après l’accouchement vient le kimeshek, coiffe de la femme adulte, associée dans la séquence documentée à la tranche d’âge de 25 à 45 ans. Trois coiffes, trois états : la promise devenue épouse, l’épouse devenue mère, la mère devenue matrone.
Cette logique n’est pas propre au Kazakhstan. La chercheuse Tereza Hejzlarová, qui a étudié les ornements de tête ouzbeks du Musée Náprstek de Prague, rappelle que la parure féminine d’Asie centrale était strictement graduée par l’âge. Après la naissance du premier enfant, la jeune mère réduisait le nombre de ses bijoux ; vers quarante ans, seules des bagues et des boucles d’oreilles de formes simples restaient convenables. Dans certaines régions, le bijou était même totalement retiré pendant les quarante jours suivant la première naissance, et jusqu’à un an en cas de veuvage. Le saukele est le sommet de cette courbe : jamais une femme ne portera autant qu’au moment où elle entre dans le mariage.
Le tableau ci-dessous résume ce que les sources disent, et seulement cela, de chaque étape. Les matériaux du zhelek et du kimeshek ne sont pas détaillés par les documents que nous avons pu consulter ; nous préférons le dire plutôt que de combler le vide.
| Coiffe | Étape de vie | Matériaux documentés | Source |
|---|---|---|---|
| Saukele | Mariée, environ un an, jusqu’au premier enfant | Calotte matelassée, drap, velours ou soie rouges, base de feutre blanc ; sur l’exemplaire d’Omsk : laine, verre, corail, métal, soie, lin | Stasevich (Kunstkamera) ; fiche du Musée d’Omsk |
| Zhelek | Épouse, après le saukele | Non détaillés dans nos sources | Stasevich ; e-history.kz |
| Kimeshek | Mère, après l’accouchement, environ 25 à 45 ans | Non détaillés dans nos sources | Stasevich ; e-history.kz |
Ce calendrier explique une chose qui surprend souvent les visiteurs de musée : la disproportion entre l’effort investi et la brièveté de l’usage. Une famille consacrait une année de travail d’atelier à un objet destiné à une seule année de port. C’est que le saukele ne servait pas d’abord à parer : il servait à dire.
Cornaline, corail, perles : ce que chaque pierre faisait
Sur le saukele, les pierres ne sont pas choisies pour leur seul éclat. Stasevich indique que la cornaline y protégeait du mauvais œil, tandis que le corail et les perles renvoyaient à la fécondité. Ces attributions rejoignent ce que l’on sait de la culture matérielle de toute l’Asie centrale.
Dans leur étude des étuis à amulette publiée en 2022 dans les Annales du Musée Náprstek, Elmira Gyul et Tereza Hejzlarová relèvent que chaque pierre avait une fonction protectrice distincte : le corail, organisme marin d’un rouge vif, renforçait les capacités reproductrices de la femme ; la nacre soulageait le cœur de la tristesse ; la turquoise fortifiait le cœur, supprimait la peur et protégeait des ennemis, de la noyade, de la foudre, des serpents et des scorpions ; le grenat, lui, protégeait des maladies mentales. La cornaline, elle, protégeait spécifiquement du mauvais œil. Les mêmes autrices notent qu’elle était particulièrement prisée chez les Karakalpaks, alors que la turquoise et le corail caractérisaient davantage les bijoux tadjiks et ouzbeks. Ce partage des pierres par aire culturelle est un bon garde-fou : la cornaline n’était pas « la » pierre protectrice de toute l’Asie centrale, mais une pierre parmi d’autres, avec sa géographie et sa fonction propres.
Sur une coiffe de mariée, l’assemblage prend un sens presque programmatique. La cornaline détourne le regard envieux que ne manque pas d’attirer une jeune femme parée de tout ce que sa famille possède ; le corail et les perles appellent l’enfant dont la naissance marquera la fin du port de la coiffe. La pierre protège l’étape en cours et annonce la suivante. On retrouve cette même grammaire, portée cette fois sur la poitrine ou sous l’aisselle, dans le tumar et les étuis à amulette d’Asie centrale, dont le contenu comme les pierres visaient la protection contre la maladie et l’infertilité.
D’une région à l’autre : le métal à l’ouest, le textile au sud
Le Kazakhstan est vaste et le saukele n’y est pas partout le même. Stasevich souligne que les variantes régionales diffèrent nettement : les versions de l’ouest du pays comportent de massives garnitures métalliques, souvent anthropomorphes, dans la partie centrale, tandis que les variantes méridionales privilégient les éléments décoratifs textiles. Deux esthétiques, donc, pour un même objet : à l’ouest, la coiffe est un support d’orfèvrerie ; au sud, elle est d’abord un ouvrage de brodeuse.
Cette opposition prend tout son relief lorsqu’on regarde le voisinage. Le sud du Kazakhstan touche aux oasis sédentaires de l’Ouzbékistan, où la soie et la broderie dominent l’artisanat depuis longtemps ; on en trouve une bonne présentation dans ce panorama de l’artisanat ouzbek, entre soie et céramique. L’ouest, tourné vers la Caspienne et le monde turkmène, partage avec lui le goût de l’argent massif serti de cornaline. La géographie du saukele est ainsi, en petit, celle de toute l’Asie centrale.
Le mot « massives », appliqué aux garnitures de l’ouest, mérite d’ailleurs une précaution. Gyul et Hejzlarová décrivent une technique répandue chez les joailliers de la région, la basma ou « empreinte » : une fine feuille de métal est martelée sur une matrice gravée à l’aide d’une plaque de plomb pour obtenir un motif en relief, et de nombreux bijoux n’étaient qu’une mince feuille remplie d’un mastic pour paraître massifs. L’aspect d’une plaque ne garantit donc pas son poids d’argent. C’est un point que connaissent bien les conservateurs, comme le rappelle notre entretien avec une conservatrice sur l’argent turkmène et la cornaline.
Les collections publiques permettent de suivre ces variantes. D’après le catalogue de sa collection, la Kunstkamera conserverait quatre saukele provenant des régions de Turgaï, de l’Altaï, du Semiretchié et de Mangychlak, datés des années 1850 à 1930 ; cette répartition, issue du résumé du catalogue et non de son texte intégral, mérite d’être vérifiée sur l’ouvrage imprimé. Le Musée central d’État de la République du Kazakhstan, de son côté, indique conserver plus de 14 000 pièces de bijouterie en métaux précieux du XVIIIe au début du XXe siècle, couvrant toutes les régions du pays, parmi lesquelles des ornements de saukele et de shekelik, des ornements de nattes (shashbau, sholpy, shashtenge), des colliers alka et des étuis à amulette. Le métier qui produisait tout cela se nomme, d’après la chercheuse Snezhana Atanova, zerger en kazakh.
Combien mesurait, combien valait un saukele ?
Deux chiffres reviennent sans cesse dès qu’on cherche le saukele sur le web : il « mesurait 70 cm » et il « coûtait jusqu’à 5 000 roubles ». Les deux appellent une correction.
Sur la hauteur, le chiffre de 70 cm est réel, mais il correspond à un maximum cité par le Musée d’État des arts A. Kasteyev, pas à une taille courante. Les pièces effectivement mesurées dans le catalogue des saukele de la Kunstkamera sont nettement plus basses : une calotte de 34 cm à l’avant et 45 cm à l’arrière pour un exemplaire, 31 cm et 37 cm pour un autre. La formulation honnête est donc : généralement 30 à 45 cm de calotte, jusqu’à 70 cm pour les plus hauts.
Sur la valeur, la fiche officielle du Musée d’Omsk indique environ 1 000 roubles au début du XXe siècle, soit environ cent chevaux. Le portail e-history.kz, qui cite nommément l’observateur I. I. Ibragimov par l’intermédiaire de S. Zh. Asanova, donne « environ mille roubles, ou cent chevaux » pour le saukele le plus cher du XIXe siècle, et 600 roubles pour un exemplaire précis, celui de S. Chapanov. Le chiffre de 5 000 roubles circule sans source primaire ni méthode de conversion : il multiplie par cinq la valeur documentée. Une centaine de chevaux, pour une société d’éleveurs, reste une somme considérable ; il n’est pas besoin de la gonfler pour impressionner.
Pour qui veut regarder un saukele en musée avec un œil informé, quelques repères suffisent :
- la hauteur de la calotte, à comparer aux 30 à 45 cm des exemplaires mesurés ;
- la couleur du revêtement, toujours rouge, et la présence de feutre blanc à la base ;
- la part respective du métal et du textile, indice de la région d’origine ;
- les pierres, en distinguant cornaline, corail, perles et verre coloré ;
- l’éventuelle mention d’une année de fabrication ou d’une valeur en chevaux dans le cartel.
Ce que la coiffe disait de la famille
Si le saukele coûtait une centaine de chevaux et une année de travail, c’est qu’il devait être vu. Selon Snezhana Atanova, chercheuse à l’Institut d’études orientales de l’Académie des sciences de Russie, l’argent des nomades d’Asie centrale représentait pour les éleveurs nomades l’une des rares formes d’investissement sûr : la richesse familiale devait être exposée à travers les femmes de la famille, et les déplacements de campement en campement imposaient une fortune facile à stocker et à transporter. Le saukele est l’expression la plus concentrée de cette logique. Une mariée sous sa haute coiffe rouge, c’est une famille qui montre, en une seule silhouette, ce qu’elle possède et ce qu’elle promet.
On comprend alors pourquoi la coiffe disparaît si vite. Après la naissance du premier enfant, la démonstration a atteint son but : l’alliance est scellée, la descendance assurée. La jeune mère passe au zhelek, puis au kimeshek, et réduit ses bijoux à mesure que l’âge avance. La parure ne se retire pas parce qu’elle a perdu de la valeur, mais parce qu’elle a fini de parler. Ce mouvement, où la manière de porter compte autant que l’objet porté, est au cœur de ce que nous décrivons dans notre guide du port historique des bijoux.
Le saukele face au kokochnik, et la question de l’UNESCO
La comparaison la plus éclairante vient du nord. Le kokochnik russe est lui aussi une coiffe qui marque le statut : c’est la coiffe de la femme mariée, dont les cheveux doivent désormais être couverts. Mais la logique est presque inverse. Le kokochnik signale un état stable, celui de l’épouse, et se porte durablement ; le saukele signale une transition, celle de la promise à la mère, et se porte pour disparaître. L’un dit « elle est mariée », l’autre dit « elle est en train de le devenir ». Le lecteur curieux trouvera dans notre guide des parures de la Russie, du kolt au kokochnik la suite de cette histoire.
Reste une affirmation qu’on lit parfois : la joaillerie kazakhe, le zergerlik, serait « inscrite au patrimoine immatériel de l’UNESCO ». Une vérification directe des listes par État montre qu’il n’en est rien. Aucun élément de bijouterie ou d’orfèvrerie n’y figure pour le Kazakhstan, qui compte 14 éléments inscrits, ni pour l’Ouzbékistan, le Kirghizistan ou le Turkménistan. À l’échelle de ces quatre pays, les artisanats inscrits concernent la céramique, la broderie, le feutre, certaines coiffes comme l’elechek et l’ak-kalpak, la yourte, la soie ou la facture d’instruments de musique. Le saukele n’a pas besoin de ce label pour compter : une année d’atelier, une centaine de chevaux, une année de port et trois coiffes pour une vie suffisent à en faire l’un des documents les plus lisibles que le bijou d’Asie centrale ait laissés sur la condition des femmes.
Questions fréquentes
Le saukele est la haute coiffe conique de la mariée kazakhe. Elle est montée sur une calotte intérieure matelassée, recouverte de drap, de velours ou de soie toujours rouges, sur une base de feutre blanc, puis garnie de pierres, de perles et de garnitures métalliques. C'est la pièce la plus riche de la parure féminine kazakhe.
Environ un an, d'après la chercheuse Inga Stasevich (Kunstkamera). La coiffe était commandée un an à un an et demi avant le mariage et se portait jusqu'à la naissance du premier enfant. Elle était ensuite remplacée par le zhelek, puis par le kimeshek.
Pas en règle générale. Les 70 cm correspondent à un maximum cité par le Musée d'État des arts A. Kasteyev. Les exemplaires mesurés du catalogue de la Kunstkamera ont des calottes de 31 à 37 cm et de 34 à 45 cm selon la face. Il faut donc écrire « jusqu'à 70 cm pour les plus hauts », pas « 70 cm ».
La fiche officielle du Musée d'histoire d'Omsk indique environ 1 000 roubles au début du XXe siècle, soit une centaine de chevaux. Le portail kazakh e-history.kz donne le même ordre de grandeur pour le saukele le plus cher du XIXe siècle et cite un exemplaire précis à 600 roubles. Le chiffre de 5 000 roubles qui circule sur le web ne repose sur aucune source primaire.
Le rouge du drap, du velours ou de la soie symbolise la fertilité et la période de fécondité de la femme, selon Inga Stasevich. Le corail rouge qui garnit la coiffe renvoie à la même idée : dans la culture matérielle d'Asie centrale, le corail était associé aux capacités reproductrices de la femme.
Non. Une vérification directe des listes du patrimoine culturel immatériel montre qu'aucun élément de bijouterie ou d'orfèvrerie n'y figure pour le Kazakhstan (14 éléments), ni pour l'Ouzbékistan, le Kirghizistan ou le Turkménistan. Les artisanats inscrits dans la région concernent le feutre, la broderie, la céramique, certaines coiffes, la yourte ou les instruments de musique.
Au Musée d'histoire et d'études régionales d'Omsk, dont la fiche est publiée sur la plateforme Artefact du ministère russe de la Culture ; à la Kunstkamera de Saint-Pétersbourg, qui en conserverait quatre d'après le catalogue de sa collection ; et au Musée central d'État du Kazakhstan, dont le fonds de bijouterie dépasse 14 000 pièces et comprend des ornements de saukele.
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