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Histoire de bijoux
Buste d'une femme en blouse brodée sombre portant de nombreux rangs de corail rouge et de perles blanches, visage hors cadre

Patrimoine

Le namysto ukrainien : cinq siècles de perles, de corail et de verre au cou des femmes

Patrimoine

Le namysto est le collier de perles de l'Ukraine : un fil, des rangs, et une matière qui change selon le siècle, la région et la fortune. Cornaline et cristal de roche à Kyiv, perles fines au XVIe siècle, corail à l'époque cosaque, verre vénitien puis verre soufflé : chaque matériau ajoute une lecture sociale.

  • Objetcollier de perles à rangs superposés · Ukraine
  • Matièrescornaline, cristal de roche, ambre, perles, corail, grenat, verre
  • Rangs festifsjusqu'à 10-15 (Encyclopédie de l'Ukraine moderne)
  • Nomsnamysto, korali, monysto, bousy, horali, snip

Le namysto est le collier de perles de l’Ukraine : une parure de cou et de poitrine faite de perles enfilées sur un fil, en un ou plusieurs rangs, dont la matière change selon le siècle, la région et la fortune de celle qui la porte. Cornaline et cristal de roche à l’époque de la Rus’ de Kyiv, perles fines à partir du XVIe siècle, corail rouge à l’époque cosaque, verre de Venise puis de Bohême, enfin verre soufflé aux couleurs fluorescentes : c’est cette succession de matières, plus que le nom du collier, qui en fait un document. Pour la parure ukrainienne dans son ensemble — doukatch, zgarda, namysto —, voir notre guide des bijoux d’Ukraine ; cet article suit un seul objet, matière après matière.

Qu’est-ce qu’un namysto, exactement ?

L’Encyclopédie de l’Ukraine moderne le définit comme une parure de cou et de poitrine, principalement féminine, faite de perles enfilées sur un cordon — fil de pêche, lanière ou fil de lin. Les perles peuvent être de perles fines, de corail, de grenat, d’ambre, de verre coloré, de smalt ou de monnaies d’or et d’argent. La même encyclopédie en fait un élément obligé de l’ensemble du costume traditionnel et un attribut des coutumes et des rites des Ukrainiens.

Le mot lui-même est un terme générique, et le vocabulaire populaire se précise dès que la matière change. Pour le corail, on rencontre korali, monysto ou bousy (l’Encyclopédie parle aussi d’un « monysto de perles » pour un collier de perles fines) ; les parlers régionaux ajoutent horali chez les Boïkos, snip chez les Houtsoules, houraly et jaraly dans la région de Lviv, karaly en Tavrie et en Bessarabie. Pour s’y retrouver, retenez ceci : le namysto désigne le collier en général, et les korali ou le « bon collier » le collier de corail.

Avant le corail : cornaline, cristal de roche et ambre à Kyiv

Le collier de perles n’est pas né avec le corail. Roksolana Popeliak, doctorante à l’Institut d’études ukrainiennes Krypiakevytch de Lviv, rappelle que la tradition de porter une parure de cou est très ancienne sur le territoire de l’Ukraine actuelle et qu’elle est attestée par les sources écrites dès le Xe siècle. Les premiers colliers auraient été faits de noyaux de fruits, de graines et de baies, avant que les perles de pierre, de métal et de verre ne les remplacent.

L’Encyclopédie de l’Ukraine moderne donne, pour l’époque de la Rus’ de Kyiv, les matières les plus courantes : la cornaline, le cristal de roche, l’ambre et le verre coloré. Un chiffre archéologique les ancre : dans la propriété d’un marchand kyivien, des fouilles de 1949 ont livré 1 274 perles de cristal de roche, 65 perles de cornaline rouge et environ 8 kg d’ambre du Dniepr destiné à la fabrication de parures. Quatre ateliers fouillés à Kyiv travaillaient l’ambre en le cuisant dans des pots de céramique, ce qui lui donnait une teinte rougeâtre.

Le verre vient ensuite. Sa production apparaît dans la Rus’ de Kyiv au début du XIe siècle et, dès le XIIe, le verre coloré se diffuse largement : perles ovales, cylindriques, à facettes ou torsadées, vertes, bleues, jaunes, violettes, turquoise ou brunes, parfois avec des intercalaires métalliques, dorées ou argentées, parfois peintes de lignes ondulées et de spirales.

Les perles fines, du golfe Persique aux portraits des princesses

À partir du XVIe siècle, le collier de perles fines devient la parure de prestige. De petites et moyennes perles étaient recueillies dans plusieurs rivières locales, mais les plus estimées étaient les grosses perles pures du golfe Persique, appelées « perles de la mer de Hourmyj » (hurmyzki) et acheminées sur les terres ukrainiennes par Kaffa, l’actuelle Théodosie. Les petites se vendaient au poids, les grosses à la pièce.

Le « monysto de perles » comptait de cinq à dix rangs, parfois davantage, qui épousaient le cou puis retombaient sur la poitrine. Cette façon de le porter est documentée par des portraits peints : ceux des princesses Sofia et Beata Ostrogska et de Raïna Vychnevetska. La fille de l’hetman Ivan Samoïlovytch possédait, parmi ses bijoux, une parure de poitrine de cinq colliers et cinquante-cinq rangs de perles de diamètres variés. Les peintures ukrainiennes du XVIe au XVIIIe siècle montrent d’ailleurs que, même dans la tenue la plus modeste, fillettes et femmes portaient au moins un rang de perles, souvent tout contre le cou.

Portrait d'une femme à la longue tresse brune, en blouse brodée crème, portant des rangs de corail rouge, de perles et d'ambre avec un anneau d'argent central
Corail, perles et ambre en rangs gradués : la plus grosse perle au centre, tenue par un anneau d'argent, comme le décrivent les sources.

Au XIXe et au début du XXe siècle, le collier de perles fines s’efface : on lui préfère le verre qui imite les perles, importé d’Autriche et d’Italie.

Corail, ambre, grenat : la hiérarchie des matières

Le corail rouge entre dans l’usage courant à l’époque cosaque, entre le XVe et le XVIIIe siècle. Il n’est pas local : il vient de la Méditerranée et de la mer Rouge, les corails rose-rouge ou rose de la Méditerranée, d’Italie et de France surtout, étant les plus importés. Il passait pour thérapeutique : on disait que celle qui porte un collier de corail ne craint aucun sort, et que le corail d’une femme en bonne santé garde son rouge et son éclat, alors qu’il blanchit et se ternit quand elle tombe malade.

Le collier de corail était cher — l’Encyclopédie de l’Ukraine moderne note pourtant que presque chaque fille de village en possédait un —, et c’était un capital que l’on transmettait de génération en génération comme un trésor de famille. Un voyageur allemand du XVIIIe siècle, O. von Gunn, remarquait que les parures de cou des paysannes coûtaient souvent plus cher que leur maison entière. Pour les colliers les plus recherchés — corail rose-rouge intense aux perles brillantes —, la même source précise que, dans certaines localités, ils valaient autant qu’une paire de bœufs : une formule connue, que l’Encyclopédie ne date ni ne localise précisément, et qu’il faut donc lire comme un ordre de grandeur plutôt que comme un tarif.

Matière Provenance Où et chez qui Ce qu’elle dit
Perles fines Rivières locales ; golfe Persique par Kaffa Sud et rive gauche du Dniepr ; princesses et noblesse dès le XVIe s. Fortune, rang, mode de cour
Corail rouge Méditerranée (Italie, France), mer Rouge Toute l’Ukraine, à l’époque cosaque Jeunesse, santé, capital de famille
Ambre Volhynie, Dniepr moyen, Carpates (extraction locale) Polissia ; Volhynie, Dniepr moyen, piémont carpatique Matière du pays, du rouge-jaune au brun
Grenat Transcarpatie et Podolie (extraction) Filles et épouses de cosaques, paysannes aisées, citadines Aisance, prestige régional
Verre de Venise puis de Bohême Importation Podolie occidentale, Carpates orientales Objet cher, vendu à la pièce

L’ambre, matière que décrit plus largement notre guide de l’ambre, du corail et de la cornaline, se travaillait sur place : il venait de Volhynie, du Dniepr moyen et du piémont des Carpates, dans toute la gamme du rouge-jaune à l’orangé, au blanc-jaune et au brun foncé, du transparent à l’opaque. Les perles étaient taillées au couteau en rondes ou à facettes (36 ou 64 facettes), la plus grosse enfilée au milieu, et le collier atteignait souvent en dessous du milieu de la poitrine. Le grenat, lui, était porté surtout par les filles et les épouses de cosaques, les paysannes aisées et les citadines du Dniepr moyen et du piémont carpatique. Le corail des Carpates comme monnaie sociale est traité à part par notre site jumeau : voir le corail méditerranéen comme monnaie sociale des Carpates.

Le verre : de Venise et de Bohême à la boule de sapin

Du XVe au XVIIe siècle, Venise fournit la majeure partie du verre en perles qui arrive en Galicie, et ses maîtres passent pour les plus habiles. Plus tard, des perles viennent aussi des terres tchèques proches des Sudètes. Roksolana Popeliak signale que ces colliers étaient chers, ne serait-ce que par le coût du transport. Parmi eux, les plus populaires sont les pysani patsiorky, les « perles peintes » : de petites boules de 9 à 16 mm, peintes à la main à l’émail de plusieurs couleurs et incrustées d’or. Les noires à pois blancs comptent parmi les plus prisées, et presque chaque teinte avait son nom : « petites cerises » ou rohatchky pour les rouges, jentchouhy ou michourky pour les blanches, « maïs » pour les jaunes, bleskavky pour les argentées ou dorées.

On les achetait aux foires ou en boutique. L’Encyclopédie de l’Ukraine moderne précise qu’au XVIIIe siècle ces colliers « vénitiens » étaient surtout répandus en Podolie occidentale et dans les Carpates orientales, que l’on les vendait à la pièce, et que le prix grimpait quand les perles étaient grosses ou dorées. Pour imiter le grenat, on avait aussi recours au verre de Murano ou au verre de manganèse de Bohême, dont la couleur, la sonorité et la petite taille rappelaient la pierre ; ces « grenats » s’enfilaient sur de longs cordons et s’enroulaient plusieurs fois autour du cou, surtout en Podolie, en Pokoutie et chez les Houtsoules.

Vers la fin du XIXe siècle apparaît le verre soufflé, comparable aux boules de sapin, en couleurs vives et fluorescentes : les svitliatchky (les « lucioles »), entre autres noms. Beaucoup moins chères que le verre de Venise ou de Bohême, elles étaient accessibles au plus grand nombre, et un collier pouvait compter jusqu’à vingt rangs. En Galicie orientale, la mode s’en retire dans les années 1930 ; dans le Dniepr moyen, plus tôt encore. Avec la production de masse des perles de rocaille en Bohême, les parures de perles minuscules deviennent à leur tour bon marché et très populaires au XIXe et dans la première moitié du XXe siècle, avec leurs noms régionaux : bodzyk (herdan de perles que portaient les jeunes Bucoviniennes, et les garçons à leurs chapeaux), vodianky en Transcarpatie, kryzy (larges cols de perles) chez les Lemkos, lytsi à Lviv, merejky (dentelle de perles) dans le Dniepr.

Trois colliers posés sur du velours sombre : un de corail rouge, un de perles de verre peintes à fleurs sur fond noir, un d'ambre et de grenat
Trois familles de matières côte à côte : corail, verre peint à la main, ambre et verre grenat, chacune avec ses perles d'argent intercalaires.

Comment on le portait : rangs, âge, deuil et fil cassé

Le nombre de rangs signalait l’aisance, mais aucune source sérieuse n’en fixe de règle. L’Encyclopédie de l’Ukraine moderne décrit des colliers de fête de corail à 10 ou 15 rangs, dont la taille des perles augmente des extrémités vers le milieu et du rang supérieur au rang inférieur, la plus grosse perle du centre étant souvent serrée par un petit anneau d’argent lisse ou ornementé. Roksolana Popeliak évoque, elle, de 1 à 25 rangs. Dans le Dniepr moyen, les orfèvres locaux fabriquaient des perles d’argent intercalaires, qu’on appelle rify ou pouhvytsi.

Ce qu’il faut retenir tient en quelques règles de port documentées :

  • La matière change avec la circonstance. Pendant le deuil et le carême, les colliers de corail rouge cèdent la place à des colliers laiteux ou transparents.
  • L’âge compte. Après trente ans, la femme renonce le plus souvent au namysto ; les plus âgées n’en portent que peu et de teintes sombres.
  • Le quotidien n’est pas la fête. On mettait peu de rangs pour le travail, de peur que le fil ne casse : la perte du collier ou la rupture du fil annonçait un malheur.
  • L’extérieur dit la richesse, l’intérieur protège. Ce qui était porté sur le vêtement témoignait de l’aisance de la maîtresse de maison ; les parures protectrices ou rituelles se portaient directement sur la peau.
  • Le collier situe celle qui le porte. La forme, le motif et la couleur d’une parure de perles indiquaient la région, comme la broderie d’une chemise ; en Skolivchtchyna, la mariée posait sur ses épaules une parure de perles sous le foulard noué, ce qui marquait son nouveau statut.

Le namysto est donc, avant tout, la parure de la jeune femme en âge de se marier : une lecture bien plus étroite que l’image d’une paysanne couverte de corail en permanence.

Imitations : le « collier sot »

Dès que le corail est cher, l’imitation prospère. L’Encyclopédie de l’Ukraine moderne note qu’à la deuxième moitié du XIXe siècle, l’appauvrissement d’une grande partie de la petite bourgeoisie et des paysans accentue l’écart entre les couches sociales et favorise un collier qui imite le corail par sa couleur, son éclat et la forme de ses perles. On le fabriquait en smalt, en porcelaine, en verre, en écaille de poisson, et on le désignait par un mot cruel : le dourne namysto, le collier « sot ». Il s’enfilait selon le même principe que le vrai, les perles allant des plus petites aux extrémités aux plus grosses au milieu.

Le vocabulaire, de son côté, avait déjà tranché : le vrai corail est le « bon collier », dobre namysto, ou le chtchyre, le « sincère ». Quand une langue forge un lexique de l’authenticité pour un objet, c’est qu’un marché de l’imitation existait. Pour lire un collier ancien devant un tel héritage de copies, le guide pour authentifier et dater un bijou ancien donne la méthode, et rappelle qu’une imitation ancienne est elle-même un document.

Le namysto aujourd’hui : un fil à relire

Quatre questions suffisent devant un collier de perles d’origine ukrainienne, qu’il soit dans une vitrine de musée ou dans une famille :

  • De quelle matière sont les perles ? Corail, ambre, grenat, verre ou imitation : la réponse oriente la période et le milieu social.
  • Comment sont-elles enfilées ? Perles croissantes vers le centre, plusieurs rangs, anneau d’argent au milieu : les sources décrivent cette logique pour les colliers de fête.
  • Quelles perles intercalaires ? Des perles d’argent ou de métal, dites rify ou pouhvytsi, que les orfèvres locaux fabriquaient dans le Dniepr moyen, situent l’objet.
  • Que dit le nom local ? Horali, snip, bodzyk, kryzy : le vocabulaire renvoie à une région précise, comme la broderie d’une chemise.

Il se fabrique aujourd’hui, selon l’Encyclopédie de l’Ukraine moderne, des colliers d’auteur dans les techniques anciennes, faits de perles anciennes, de pierres colorées et de fournitures ; la tradition continue donc d’être travaillée par des artistes. Si vous cherchez à porter ces matières sans costume, l’article sur le collier de monnaies que l’on porte aujourd’hui montre comment composer avec une parure à plusieurs rangs dans une garde-robe contemporaine.

Sources lues pour cet article

Les faits ci-dessus proviennent de deux textes lus en entier : l’article « Намисто » de l’Encyclopédie de l’Ukraine moderne (esu.com.ua) et l’article de Roksolana Popeliak, « Ой, надіну я сережки і добре намисто », publié par Локальна історія en octobre 2021. Les chiffres de rangs, de prix et de dates sont repris tels que ces sources les donnent, avec leurs réserves.

Questions fréquentes

Namysto est le terme ukrainien générique pour une parure de cou ou de poitrine faite de perles enfilées sur un cordon, un fil de lin ou une lanière. Les perles peuvent être de perles fines, de corail, de grenat, d'ambre, de verre coloré, de smalt, voire de monnaies d'or ou d'argent. Quand le collier est de corail rouge, la langue populaire l'appelle aussi korali, monysto ou bousy selon les régions.

Il n'existe pas de nombre canonique. L'Encyclopédie de l'Ukraine moderne décrit des colliers de fête de corail comptant jusqu'à 10 à 15 rangs ; l'ethnologue Roksolana Popeliak évoque de 1 à 25 rangs selon les cas. Le nombre dépendait de la région, de l'époque, de la fortune de la famille et de l'occasion : le port quotidien en comptait nettement moins que le port de fête.

Les sources rapportent que le vrai corail était appelé « bon collier » (dobre namysto) ou « sincère » (chtchyre), tandis que les imitations en smalt, porcelaine, verre ou écaille de poisson étaient dites dourne, c'est-à-dire sot ou faux. La langue elle-même encode donc la distinction entre le matériau authentique et son imitation, signe qu'un marché de l'imitation existait.

Non. Selon Roksolana Popeliak, après trente ans une femme y renonçait le plus souvent, et les femmes âgées qui en portaient encore choisissaient peu de rangs et des teintes sombres. Le rouge était aussi remplacé par un collier laiteux ou transparent pendant le deuil et le carême. Le namysto est donc surtout la parure de la jeune femme, pas un bijou de tous les âges.

L'article « Намисто » de l'Encyclopédie de l'Ukraine moderne (esu.com.ua) est la synthèse la plus complète en ligne. L'article de Roksolana Popeliak publié par Локальна історія (localhistory.org.ua, 2021) apporte le vocabulaire régional et les règles de port. Côté livres, l'Encyclopédie renvoie notamment à Kostiantyn Mateïko, « Український народний одяг » (Kyiv, 1977).

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