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Histoire de bijoux
Femme en buste coiffée d'un bonnet brodé sombre, une paire de kolts d'or émaillé suspendue de part et d'autre du visage

Patrimoine

Kolty : les pendentifs d'or de tempe qui encadraient le visage dans la Russie de Kiev

Patrimoine

Les kolty sont des pendentifs creux portés en paire, suspendus à la coiffe au niveau des tempes dans la Rus' de Kiev des XIe-XIIIe siècles. Le Metropolitan Museum en conserve onze, tous issus du même don de J. Pierpont Morgan en 1917, et leur répertoire technique dément le cliché d'un bijou uniformément doré.

  • PériodeXIe-XIIIe siècles · Rus' de Kyiv
  • Formependentif creux porté en paire aux tempes
  • Techniquesémail cloisonné, électrum, nielle, filigrane
  • CollectionsMet New York · Dumbarton Oaks · GIM Moscou

Certains bijoux racontent une civilisation entière dans quelques grammes de métal. Le kolt (pluriel kolty) en fait partie : un pendentif creux, porté en paire de part et d’autre du visage, suspendu à la coiffe au niveau des tempes. Les exemplaires conservés datent des XIe-XIIIe siècles, en Russie de Kiev, et c’est précisément leur position — encadrant le visage, touchant l’oreille, répondant au mouvement de la tête — qui en fait un document social autant qu’un objet d’art. La littérature spécialisée nomme kolt cette classe de pendants de tempe ; les musées anglo-saxons, eux, les cataloguent sous le nom descriptif de temple pendant, et la différence de vocabulaire dit déjà quelque chose du cheminement de ces pièces jusqu’à nous.

Qu’est-ce qu’un kolt ?

Le kolt est un petit pendentif bifacial, généralement de quelques centimètres, constitué de deux coques concaves assemblées. Les deux faces sont ornées — les pièces tournaient quand la femme marchait, et aucune des deux n’était vouée à rester cachée. Le Metropolitan Museum de New York conserve un pendant de tempe (kolt) intitulé Temple Pendant with Two Sirens Flanking a Tree of Life sur la face avant et Confronted Birds sur le revers : Russie de Kiev, XIe-XIIe siècle, émail cloisonné et or, 6 x 5,7 x 1,4 cm, inventaire 17.190.680. Le motif est à lire comme un petit programme iconographique : sirènes et oiseaux affrontés autour d’un arbre, un vocabulaire du monde byzantin repris par les orfèvres de Kiev.

La coquille creuse n’est pas un détail technique anodin. Le Walters Art Museum de Baltimore, qui conserve un kolt du XIIe siècle à deux oiseaux acheté par Henry Walters (inv. 44.297), précise que l’espace interne pouvait contenir des parfums ou des huiles odorantes — l’objet travaillait donc à deux registles, visuel et olfactif. Le même musée note que les kolty étaient fréquemment portés lors des cérémonies de mariage, ce qui en fait un élément de la parure nuptiale, non un simple ornement de tous les jours.

Comment portait-on les kolty ?

C’est la question sur laquelle les spécialistes se montrent le plus prudents, et cette prudence mérite d’être partagée telle quelle. Selon Dumbarton Oaks, institution de référence pour l’orfèvrerie byzantine et slave, les kolti étaient suspendus par des chaînes à la chevelure ou à un bonnet, le long du visage. Un seul cas archéologique documente une fixation aux rabats d’un bonnet d’homme — un cas, pas une règle. Et l’institution l’écrit sans détour : nous ne savons pas si les kolti étaient portés par les deux sexes.

Ce qu’on sait en revanche :

  • les kolts pendaient près des tempes, d’où leur nom muséal de pendentif de tempe ;
  • une chaîne ornementale, la ryasna, faite de maillons ou de médaillons d’or, d’argent ou de cuivre, descendait de chaque côté de la coiffe jusqu’aux épaules et servait de suspension au kolt — usage attesté aux XIe-XIIIe siècles en Russie de Kiev ;
  • le port était pensé pour la paire : les deux pendentifs encadraient le visage et bougeaient avec lui.

Le lien avec la coiffe est ici essentiel, car la coiffe médiévale slave, comme ses héritières historiques, encode le statut marital. Notre article sur le kokochnik de 1834 montre comment une coiffe paysanne devient, par décret, l’uniforme de cour : le bijou suspendu à la coiffe participe du même code, celui qui décide qui peut paraître, et comment, devant qui.

L’or émaillé n’est pas la règle : trois matériaux, une même forme

Le cliché veut que les bijoux de la Russie de Kiev soient des pièces d’or massif ornées d’émail cloisonné. Les fiches d’inventaire du Metropolitan Museum suffisent à l’écarter. Dans le seul don Morgan de 1917 coexistent trois kolts d’une même famille formelle et de trois registres matériels différents :

Pièce du Met Matériau Décor Dimensions
Temple Pendant with Two Sirens (17.190.680) Or, émail cloisonné Sirènes, arbre de vie, oiseaux affrontés 6 x 5,7 x 1,4 cm
One of a Pair of Temple Pendants (17.190.704) Électrum, émail cloisonné, perles Oiseaux affrontés, têtes humaines 3,8 x 4,1 x 1,1 cm
Temple Pendant with Filigree Border (17.190.709) Argent, nielle, filigrane Bordure de filigrane 6 x 5,6 x 1,5 cm

L’électrum est un alliage naturel d’or et d’argent ; le nielle est une pâte noire incrustée dans l’argent gravé. Qu’émail cloisonné, nielle et filigrane coexistent sur un même type d’objet dit quelque chose de précis sur les ateliers de Kiev : ils maîtrisaient plusieurs répertoires techniques et les associaient selon les moyens du commanditaire et les ressources disponibles. Notre guide des techniques de l’émaillage, du filigrane et du niello détaille chacun de ces procédés et leurs malentendus ; le kolt 17.190.709, argent et nielle à bordure de filigrane, en est la preuve matérielle qu’aucun de ces trois procédés n’appartient en exclusivité à un autre type de bijou.

Cette diversité a une conséquence pour la lecture des collections : un kolt n’est pas identifiable à sa couleur. Deux pièces de même gabarit et même décor peuvent être, l’une en or et émail, l’autre en argent noirci. Ce sont leurs cloisons, leurs fils torsadés et leurs programmes iconographiques qui parlent le même langage.

Le don Morgan : onze kolts au Met, une collection dans une collection

L’histoire moderne des kolty tient en une provenance. Les onze kolts et les quatre chaînes de Russie de Kiev conservés au Metropolitan Museum proviennent tous du même don de J. Pierpont Morgan en 1917 — accessions 17.190.679 à 17.190.709, soit un ensemble de collection cohérent et non des acquisitions dispersées. Le financier américain, qui acheta massivement en Europe dans les années 1900-1910, a donné au musée un microcosme complet de l’orfèvrerie kievienne : pendentifs de tempe, chaînes de suspension, et quelques pièces voisines, comme une bague et deux boucles d’oreilles en croissant de lune.

Ce mode de constitution mérite qu’on s’y arrête, car il explique la répartition géographique des kolty aujourd’hui. Les pièces exhumées dans l’Empire russe avant 1917 ont largement émigré vers les collections américaines et britanniques, par achat ou par donation. C’est ainsi que le British Museum conserve un kolt d’or en forme de pelte (inv. 1881,0802.3), et que le Walters Art Museum de Baltimore expose la paire achetée par Henry Walters. À l’inverse, les trésors restés sur place ont alimenté les collections moscovites : le Musée historique d’État (GIM) conserve notamment des bijoux provenant de trésors découverts à Kiev — près de l’église de la Dime dans les années 1840, au monastère Saint-Michel-aux-Coupoles-d’Or en 1903, et près du village de Nizovka dans la région de Tchernigov en 1904. Ces ensembles enfouis correspondent aux menaces d’invasion, mongole en 1240 en premier lieu : on enfouissait ce qui tenait dans deux mains.

D’Otton III à la Serbie médiévale : un type européen, pas seulement russe

Autre idée reçue à déplacer : le kolt ne serait pas un bijou « typiquement russe ». Dumbarton Oaks documente des kolti à travers tout l’empire byzantin, avec des exemples qui s’échelonnent de l’empire ottonien (Xe-XIe siècles) à l’empire serbe (XIVe siècle). Le type migratoire de l’orfèvrerie — la coiffe garnie de pendants d’or travaillé — est européen, de la Méditerranée orientale à la Baltique.

La frontière tient moins à la géographie qu’à la fonction. À Kiev, le kolt est le bijou d’une élité urbaine qui commandite des ateliers capables d’émail cloisonné, technique apprise des maîtres byzantins à partir de la fin du Xe siècle. D’où un paradoxe propre aux XIe-XIIIe siècles : l’objet le plus « slave » du regard — suspendu à la coiffe, remuant avec le pas — est aussi celui qui témoigne le plus directement des échanges avec Constantinople. Les sirènes et l’arbre de vie du kolt 17.190.680 ne sont pas des motifs païens survivants : ce sont des emprunts iconographiques byzantins, repris, adaptés, par des orfèvres de Kiev.

Même la dimension religieuse reste à nuancer : Dumbarton Oaks conserve une paire de kolti ornée de bustes du Christ (BZ.1950.4.1), à côté des sirènes et des oiseaux d’autres exemplaires. L’orfèvrerie kievienne ne choisit pas entre motifs profanes et motifs sacrés ; elle les côtoie sur le même objet, parfois d’une face à l’autre.

La chaîne ryasna, des tombes de Kiev au costume paysan du XIXe siècle

Le kolt n’a pas vécu seul. Sa suspension, la ryasna, est attestée aux XIe-XIIIe siècles dans la Russie kievienne comme une chaîne de maillons ou de médaillons descendant des deux côtés de la coiffe jusqu’aux épaules. Les trésors du GIM documentent cet écosystème complet : boucles d’oreilles, colliers, bracelets et pendentifs d’argent gravé, trouvés enfouis à Kiev et dans la région de Tchernigov, dont les dates s’échelonnent du Xe-XIe siècle au premier quart du XIIIe siècle.

Ce qui frappe, en suivant la filière, c’est la longévité du vocabulaire. Le Musée russe de Saint-Pétersbourg conserve un costume féminin de fête de Bogoslovchtchina, district de Mikhailov, dans le gouvernement de Riazan, daté du milieu du XIXe siècle : kitchka cornue, pozatylen — le couvre-nuque —, ryasny et pouchki de duvet de cygne (inv. B-3040). Huit siècles séparent la ryasna médiévale des chaînes du costume de Riazan, et le mot, lui, n’a pas changé. La parure paysanne tardive n’est pas une survivance figée : elle est la continuation documentée d’un système de poids, de bruits et de signes commencé sous les premiers princes de Kiev.

Pour qui veut prolonger ce fil, entre bijoux de collection et parures d’usage, le guide des parures et ornements slaves d’Héritage Russe balaie exactement ce territoire : ce qui se portait, où, et ce que cela racontait.

Kolty, anneaux temporaux : deux bijoux que l’on confond

Le point de port crée la confusion : kolt et anneau temporal habitent la même zone, près de la tempe. Mais l’objet et la fonction diffèrent. Le kolt est un pendentif creux, suspendu, souvent émaillé, issu de l’orfèvrerie urbaine de Kiev ; l’anneau temporal est un anneau de fil tressé, fiché dans les cheveux, qui sert de marqueur d’identité. Notre article sur les anneaux temporaux viatitches documente le mécanisme dans le détail : les Viatitches portaient des anneaux à trois, cinq ou sept lobes, et la transmission se faisait par la ligne paternelle — une femme mariée dans une autre tribu gardait les anneaux de sa tribu d’origine, mais ses filles portaient ceux de la tribu de leur père. Le bijou marque la naissance, pas l’alliance.

Cette différence de fonction éclaire le kolt en retour. Là où l’anneau temporal dit « je viens de ce peuple », le kolt dit autre chose : « j’appartiens à un monde qui commande de l’émail cloisonné, des perles et de l’électrum à des ateliers de capitale. » L’un est un marqueur tribal, l’autre un marqueur de statut urbain. Le visage médiéval slave pouvait porter les deux messages à la fois, d’un même mouvement de tête.

Aujourd’hui, ce qui reste des kolty tient moins dans la possibilité de les porter que dans la manière de les regarder. Quelques centimètres d’or et d’émail, suspendus aux tempes d’une femme de Kiev voilà neuf siècles, dessinent une géographie complète : Constantinople comme référence technique, l’Europe ottonienne et serbe comme horizon, les trésors enfouis avant 1240 comme point d’arrêt, et les vitrines de New York, Washington, Baltimore et Moscou comme postérité. C’est tout le sujet de notre guide des bijoux de Russie, des parures de Kiev aux traditions récentes : un bijou n’est jamais seulement un bijou, et le kolt est l’un des plus beaux documents qu’une civilisation ait laissés suspendre à ses tempes.

Femme aux cheveux tressés portant une coiffe ancienne et une paire de kolts d'or émaillé aux tempes
La paire suspendue aux tempes : les kolts bougeaient avec le visage, chaque face ornée puisque chacune pouvait se montrer.

Il y a enfin une leçon de méthode à tirer de ces petits objets. Les pièces les plus convaincantes sont celles dont l’histoire est la mieux documentée : provenance du don Morgan, numéros d’inventaire vérifiables, découvertes de trésors datées et localisées. À l’inverse, les affirmations vagues — « bijoux typiques des princesses de Kiev », « portés par toutes les femmes slaves » — ne résistent pas à une lecture des catalogues. Le kolt mérite mieux que la légende : il mérite ses onze inventaires.

Paire de kolts d'or émaillé aux motifs d'oiseaux affrontés posés sur du velours sombre à côté d'une chaîne de maillons dorés
Pendentifs et chaîne de suspension : le kolt ne se lit jamais seul, toujours avec sa ryasna et sa coiffe.

Questions fréquentes

Un kolt (pluriel kolty) est un pendentif creux porté en paire de part et d'autre du visage, suspendu à la coiffe au niveau des tempes, d'où son nom muséal de pendentif de tempe (temple pendant en anglais). Les exemplaires conservés datent des XIe-XIIIe siècles, en Russie de Kiev. La littérature spécialisée emploie le terme kolt pour cette classe d'objets, même si les musées anglo-saxons cataloguent ces pièces sous le nom descriptif de temple pendant.

La réponse la plus prudente vient de Dumbarton Oaks : les kolti étaient suspendus par des chaînes à la chevelure ou à un bonnet, le long du visage. Un seul cas archéologique documente une fixation aux rabats d'un bonnet d'homme, et l'institution précise elle-même que nous ne savons pas si les kolti étaient portés par les deux sexes. La ryasna, chaîne de maillons ou de médaillons descendant des deux côtés de la coiffe jusqu'aux épaules, servait selon les sources de suspension au kolt.

Non, et c'est un cliché réfutable par les fiches d'inventaire. Dans le seul don Morgan au Met de 1917 coexistent un kolt en or et émail cloisonné (inv. 17.190.680), un kolt en électrum — alliage naturel or-argent — rehaussé de perles (inv. 17.190.704) et un kolt en argent et nielle à bordure de filigrane (inv. 17.190.709). Le registre matériel réel est bien plus large que la formule « or émaillé ».

Le Metropolitan Museum de New York en conserve onze, tous issus du don de J. Pierpont Morgan en 1917 (accessions 17.190.679 à 17.190.709), aux côtés de quatre chaînes de la même provenance. Dumbarton Oaks à Washington conserve des kolti, dont une paire ornée de bustes du Christ (BZ.1950.4.1). Le British Museum et le Walters Art Museum possèdent chacun des pièces de Russie de Kiev, et le Musée historique d'État de Moscou conserve des bijoux issus des trésors découverts à Kiev dans les années 1840, en 1903 et 1904.

Le kolt est un pendentif creux, souvent émaillé, suspendu près de la tempe à une chaîne ou une coiffe : c'est le bijou de l'orfèvrerie urbaine de Kiev. L'anneau temporal est un anneau de fil d'or ou d'argent tressé, porté dans les cheveux, qui sert de marqueur tribal en archéologie : les Viatitches, par exemple, portaient des anneaux à trois, cinq ou sept lobes. Ce sont deux familles d'objets distinctes, que la proximité du point de port sur le visage tend à rapprocher à tort.

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